François de Guise

10/01/2017 13:47

 

François de Guise
Francois de Lorraine.JPG

François Ier de Lorraine, duc de Guise. Portrait par François Clouet.

Naissance Voir et modifier les données sur Wikidata
Bar-le-DucVoir et modifier les données sur Wikidata
Décès Voir et modifier les données sur Wikidata (à 44 ans)
OrléansVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Activité
Famille
Père
Mère
Frères René de Lorraine
Charles de Lorraine
Claude II d'Aumale
Louis de LorraineVoir et modifier les données sur Wikidata
Sœur
Conjoint
Enfants Henri Ier de Guise
Charles de Mayenne
Louis de LorraineVoir et modifier les données sur Wikidata
Titre
-
duc de Guise
 précédé par Claude de Lorraine
 suivi par Henri Ier de GuiseVoir et modifier les données sur Wikidata

 

François Ier de Lorraine, 2e duc de Guise (

 

Bar-le-Duc - 

Saint-Hilaire-Saint-Mesmin), qui, selon certains auteurs, fut surnommé « le Balafré », est un militaire et homme d’État français duxvie siècle. Il fut l'un des meilleurs chefs d'armée du roi Henri II et le principal chef catholique pendant la premièreguerre de religion.

Il est comte, puis duc d'Aumale et pair de Francemarquis de Mayenne, baron, puis prince de Joinvillegrand chambellangrand veneur, et grand maître (1559).

Compagnon d’enfance d'Henri d'Orléans (futur Henri II), François de Guise est un chef militaire de renom, à la tête d’un puissant lignage. Il gouverne la France sous le règne de François II de France (1559-1560) avec son frère Charles de Lorraine (1524-1574), et s’illustre comme le chef des catholiques durant la première guerre de religion. Il meurt assassiné pendant le siège d'Orléans, le 

 

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FRANÇOIS DE GUISE 
 
François de Guise  ==> figure 03097 
 
L’histoire de François de Guise se trouve mêlée aux pages les plus tristes et les plus douloureuses du protestantisme français sous François II et Charles IX. Cet homme remarquable naquit en 1519. Il était le fils aîné de Claude de Lorraine, comte d’Aumale et duc de Guise, et avait pour frère Charles de Lorraine, si connu sous le nom de cardinal de Lorraine. De bonne heure, il se distingua sur les champs de bataille et devint le plus grand homme de guerre de son temps. Il eut l’honneur de chasser Charles-Quint de la Lorraine et d’entrer en vainqueur dans la ville de Metz, si célèbre par son siège. 
 
      François de Guise, à la mort de Henri II, se trouva le maître absolu du royaume. François II, son neveu par son mariage avec Marie Stuart, sa nièce, était, tant à cause de sa jeunesse que de son incapacité, dans l’impossibilité de tenir les rênes de l’État. Il les abandonna à Guise, qui se servit de son pouvoir pour écarter la famille des Bourbons des conseils de la couronne et pour écraser les protestants. Son despotisme lui attira de nombreux ennemis, non seulement parmi les protestants, mais encore parmi les seigneurs catholiques, qui souffraient impatiemment qu’un prince étranger gouverne l’État au détriment des droits de ceux qui, en leur qualité de premiers princes du sang, auraient dû avoir auprès de François II la place éminente qu’il y occupait. 
 
      La haine que lui et le cardinal de Lorraine inspiraient, donna à La Renaudie l’idée de chasser les Guises de la cour. Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit dans le récit de la conjuration d’Amboise, ni ce qui se passa aux états d’Orléans  {1}. Nous arrivons d’un trait à la célèbre et triste année de 1562. François de Guise et le cardinal, son frère, alors les chefs du parti catholique, étaient tout-puissants et tyrannisaient la France ; les protestants vivaient dans une appréhension continuelle et sentaient instinctivement que de grandes calamités étaient prêtes à fondre sur eux. Ils ne se trompaient pas : le signal fut donné à Vassy. 
 
    Cette petite ville de la Champagne avait reçu la bonne nouvelle du salut, et une église florissante s’y était fondée à l’aide d’un ministre de Troyes. Chaque jour voyait s’accroître la communauté réformée, au grand déplaisir de Jérôme Burgensis, évêque de Châlons. Le prélat, craignant que toute la ville n’embrasse le luthéranisme, voulut essayer de ramener ses diocésains dans le giron de l’Église romaine ; il alla à Vassy, accompagné d’un moine, se présenta au milieu de l’assemblée des fidèles, et engagea les principaux membres à se rendre le lendemain à l’église paroissiale pour y entendre prêcher son moine. Une polémique s’engagea entre le ministre et Jérôme Burgensis. 
 
      Le premier défendit si bien sa cause que plusieurs catholiques, qui avaient accompagné l’évêque, se rangèrent du côté des luthériens et bénirent Dieu de leur avoir ouvert les yeux sur les erreurs de leur Église. Quelques-uns d’entre eux furent même enhardis jusqu’à l’impertinence et se mirent à crier : Au loup ! au renard ! à l’âne ! Burgensis, vivement blessé de leur conduite, sortit et conduisit son moine à l’église paroissiale pour le faire prêcher. 
 
      Le religieux, depuis quelque temps, prêchait avec beaucoup d’animation devant un grand concours d’auditeurs, quand tout à coup, saisi d’une terreur panique, il descendit précipitamment de la chaire et y laissa l’une de ses pantoufles. L’évêque, à son tour, saisi de frayeur, s’enfuit comme s’il avait été poursuivi l’épée dans les reins ; « mais, dit Crespin, ils connurent incontinent qu’ils avaient eu peur de leur ombre. »
 
     Le lendemain, Burgensis alla à Joinville, où résidait Antoinette de Bourbon, la mère des Guises. Cette femme, catholique zélée, haïssait mortellement les reformés, et voyait avec une impatience qu’elle ne cachait pas, le luthéranisme s’établir dans ses domaines. Elle fut outrée de colère en apprenant la mésaventure de l’évêque de Châlons. Le duc d’Aumale, l’un des fils de la douairière, moins dévot qu’elle, plaisanta le prélat sur l’insuccès de sa mission ; celui-ci eut peine à maîtriser son irritation, dressa procès-verbal de ce qui s’était passé, et demanda à la cour justice des insultes des luthériens de Vassy. Ceux-ci présentèrent leur défense dans un compte rendu exact et fidèle des faits dénaturés par l’évêque, et défense fut faite par le conseil privé du roi de les poursuivre. Cette décision irrita Antoinette de Bourbon, qui menaça les fidèles de Vassy de la colère du duc de Guise, son fils. Ceux-ci n’en continuèrent pas moins leurs assemblées, et le jour de Noël, plus de 3 000 personnes assistèrent à une réunion où la .sainte Cène fut distribuée à 900 communiants. C’en était trop pour l’orgueil blessé de la vieille douairière ; elle se plaignit amèrement à François de Guise, qui depuis quelques jours était arrivé de Saverne à Joinville. 
 
      L’homme qui jusqu’alors n’avait tiré sa vaillante épée que contre les ennemis de la France, prit la funeste résolution de lancer ses soldats contre des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards inoffensifs. Accompagné d’une compagnie de 200 archers, il alla coucher à Dampmartin-le-Franc, et le lendemain, 1er mars, il arriva à Vassy, où depuis huit jours, une troupe de soldats l’attendait. 
 
    Au moment où Guise arriva à Vassy, les fidèles, au nombre de 1 200 environ, étaient réunis dans une grange, qui leur servait de lieu de culte. Leur pasteur, le ministre Morel, avait commencé les premières prières, quand deux coups d’arquebuse furent tirés sur les personnes qui étaient sur les estrades. On voulut, mais vainement, fermer les portes ; les gens du duc de Guise se précipitèrent au milieu des fidèles inoffensifs, en poussant des cris et des paroles blasphématoires ; rien ne put les retenir. Pendant une heure, ils frappèrent, tuèrent, égorgèrent ; le sang coulait ; 60 personnes des deux sexes restèrent mortes sur place, et plus de 200 reçurent des blessures graves. Le duc contempla constamment le carnage, sans manifester la moindre émotion. On lui porta, comme trophée de sa victoire, un gros livre qu’on avait trouvé dans la chaire du prédicateur ; il le prit dans ses mains, et, appelant son frère, le cardinal de Guise, qui pendant l’exécution était demeuré appuyé contre la muraille du cimetière de Vassy, il lui dit : « Tenez, mon frère, voyez le livre de ces huguenots ! » Le cardinal le prit et dit : « Il n’y a point de mal en ceci, car c’est la Bible, la sainte Écriture. » — « Comment, sang-Dieu, s’écria le duc en colère, il y a mille cinq cents ans que Jésus-Christ a souffert mort et passion, et il n’y a qu’un an que ces livres sont imprimés ! Comment dites-vous que c’est l’Évangile ? Par la mort-Dieu, tout n’en vaut rien ! » Sa victoire consommée, il fit venir devant lui le juge du lieu, et le censura fortement d’avoir permis aux huguenots de Vassy de se réunir. Le juge se retrancha derrière l’édit du roi. Le duc fixa sur lui des yeux flamboyants de colère, et, portant vivement la main à la garde de son épée : « Le tranchant de celle-ci, dit-il, coupera bientôt cet édit. » 
 
      La nouvelle du massacre de Vassy causa dans les Églises une explosion de douleur et d’indignation. Jamais, dans leurs plus mauvais jours, les réformés n’étaient tombés victimes d’un plus lâche guet-apens, commis en pleine paix et en violation des lois qui leur assuraient le libre exercice de leur culte. La duchesse de Ferrare versa des larmes amères en apprenant la conduite de son gendre. De Bèze et un gentilhomme, nommé Francœur, se rendirent à Monceaux, pour se plaindre au roi de la conduite odieuse des Guises, qui s’étaient mis en révolte ouverte contre la volonté royale. Catherine les écouta avec bienveillance et promit de leur faire rendre justice. Ils se présentèrent ensuite chez Antoine de Bourbon, qui les reçut mal, et prétendit que les réformés avaient été les agresseurs. Indigné de trouver dans un Bourbon un apologiste des Guises, Théodore de Bèze dit au roi : « Sire, c’est à l’Église de Dieu, au nom de laquelle je parle, d’endurer les coups et non pas d’en donner ; mais aussi vous plaira-t-il de vous souvenir que c’est une enclume qui a usé beaucoup de marteaux. » 
 
    Le massacre de Vassy fut le signal d’autres massacres, qui ont inscrit l’année 1562 parmi les plus sinistres dont les annales du monde aient gardé le souvenir. François de Guise avait déchiré avec son épée l’édit de janvier, qui garantissait aux protestants le libre exercice de leur culte et l’accès aux fonctions publiques. Le chancelier L’Hôpital voulut, mais vainement, faire face à l’orage et conjurer les maux qui menaçaient la France. Il dut subir le supplice qu’éprouve tout bon Français à la vue de son pays livré aux fléaux de la guerre civile. Le sort en était jeté. Le sang versé à Vassy avait donné à François de Guise une ivresse furieuse, qui changea en soldat brutal un vaillant et généreux capitaine. Si sa conscience s’était réveillée au souvenir si récent de la tuerie de Vassy, les acclamations des Parisiens l’avaient endormie. Il entra en triomphateur dans la capitale, comme s’il avait délivré le royaume des Anglais ou des Espagnols. Dans son enthousiasme, le peuple baisait ses vêtements ; il était à ses yeux un Judas Machabée, le saint vengeur de la cause de Dieu. 
 
      Quelques jours après l’entrée de Guise dans Paris, le connétable de Montmorency voulut à sa manière conquérir les applaudissements que les Parisiens prodiguaient au prince lorrain. Il se mit à la tête d’une compagnie de gendarmes, et bravement il incendia deux locaux où les protestants tenaient leur prêche. Cet exploit, plus digne d’un capitaine de gendarmerie que du commandant en chef de l’armée française, lui gagna momentanément la faveur du peuple, mais il recueillit le sobriquet bien mérité de Capitaine Brûle-Bancs. 
 
      Les protestants, justement alarmés, prirent leurs dispositions pour éviter le danger qui les menaçait. Leurs chefs discutèrent longtemps s’il fallait recourir à une prise d’armes. Condé opinait pour l’affirmative ; le sage Coligny hésitait au moment même où l’on répétait dans plusieurs villes de la France les scènes tragiques et sanglantes de Vassy. Ce grand homme avait une horreur instinctive des guerres civiles, parce que le sang qui coule sur les champs de bataille affaiblit au dedans les pays qui en sont le théâtre et les déshonore au dehors. Il était extrêmement tourmenté. Une nuit, il fut réveillé en sursaut par les sanglots que poussait Charlotte de Laval, son épouse. Il lui en demanda la cause.
 
    « Comment ne serais-je pas désolée, lui répondit cette femme intrépide, quand je vois mes frères lâchement massacrés. — Nous sommes ici, ajouta-t-elle, mollement couchés, pendant que les corps de nos frères, chair de notre chair, os de nos os, sont la proie des chiens et des corbeaux. Ce lit m’est un tombeau, puisqu’ils n’ont point de tombeaux ; ces linceuls me reprochent qu’ils ne sont pas ensevelis. Je tremble de peur que votre prudence ne soit celle des enfants du siècle, et qu’être si sage aux yeux des hommes ne le soit pas à l’égard de Dieu, qui vous a donné la science de capitaine. Pouvez-vous en conscience en refuser l’usage à ses enfants ? Vous m’avez avoué qu’elle vous réveillait quelquefois ; elle est la voix de Dieu. Craignez-vous d’être coupable en la suivant ? L’épée de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligés ou pour les arracher des ongles des tyrans ? — Ah ! Monsieur, ajouta-t-elle, j’ai sur le cœur le sang versé des nôtres ; ce sang et votre femme crient au ciel vers Dieu, et en ce lit contre vous, que vous serez meurtrier de ceux que vous n’empêchez pas d’être meurtris. » 
 
      Ces paroles firent une profonde impression sur l’esprit de l’amiral. Il répondit à sa femme et lui dit en terminant : « Je suis prêt, Madame, à prendre les armes ; mais avant réfléchissez si vous êtes préparée à toutes les éventualités de la guerre : Êtes-vous prête à souffrir la soif, la faim, la nudité, la prison, la mort ; à voir la tête de votre mari coupée par le bourreau ? Si vous êtes prête, je le suis. » 
 
      — « Je le suis ! » répondit l’intrépide Charlotte de Laval. 
 
      Quelques jours après, Coligny montait son cheval de bataille et tirait l’épée pour défendre ses frères lâchement assassinés par les catholiques. 
 
      Le massacre était organisé dans la plupart des villes du royaume : on brûlait, on décapitait, on noyait, on torturait. Ces cruautés portèrent de tristes fruits, car les protestants, à bout de patience, se levèrent comme un seul homme et appliquèrent impitoyablement la loi du talion aux catholiques. 
 
      Lorsque dans notre Histoire de la Réformation française nous avons raconté les événements de 1562, nous avons plus d’une fois rougi de honte en voyant les protestants imiter les catholiques dans leur cruauté. Nous aurions voulu pouvoir effacer avec notre sang ces pages honteuses de leur belle histoire. Nous n’avons pas hésité à les flétrir ; mais nous avons refusé ce droit à ceux qui, par leurs froides et persistantes cruautés, les rendirent cruels. 
 
      François de Guise, témoin de ces scènes atroces, indignes d’un peuple poli et civilisé, laissait faire ; excité par son frère le cardinal de Lorraine, qui avait pris sur lui un grand ascendant, il voulait frapper le prince de Condé, en anéantissant le parti protestant, sur lequel il s’appuyait. Il se mit à la tête de l’armée catholique, chassa les protestants de Rouen, et les rencontra près de Dreux, sur un champ de bataille devenu célèbre par leur défaite. Nous avons raconté dans la biographie de Condé cette page de l’histoire de François de Guise dont le génie militaire décida du sort de la journée. 
 
      Quand la nouvelle de la victoire arriva à Trente, où le concile tenait depuis seize ans ses séances, la joie fut aussi grande qu’aux jours où les prélats apprirent la mort de Luther ; un discours fut prononcé en l’honneur du duc de Guise, le grand défenseur de la foi catholique. 
 
      Sans Coligny, qui rallia les escadrons protestants qui fuyaient dans toutes les directions, la cause protestante aurait reçu à Dreux un échec mortel ; mais le brave amiral, qui n’était pas plus enorgueilli par un succès qu’abattu par une défaite, ranima le courage de ses frères, qui se préparèrent à de nouveaux combats, résolus à vaincre ou à mourir. 
 
      Guise, de son côté, ne s’endormit pas sur ses lauriers ; de Dreux, il se porta vers Orléans et commença le siège de la ville, résolu à s’en emparer de vive force pour ensevelir sous les débris de ses remparts le parti protestant. Son plan était hardi, mais bien conçu. À peine arrivé, il ordonne un assaut et s’empare d’un faubourg. Si Andelot, le frère de Coligny, n’avait arrêté l’armée royale par une résistance opiniâtre, elle aurait forcé les portes de la ville. 
 
     Enhardi par ce premier succès, Guise se préparait à donner un second assaut, au moment où un homme dont il ne se défiait pas, méditait de l’assassiner. Cet homme était Poltrot, le sire de Méré. 
 
      Poltrot, né dans le catholicisme, montra de bonne heure un zèle ardent pour sa religion ; mais un voyage qu’il fit en Espagne, où il vit fonctionner l’inquisition, le dégoûta des pratiques romaines et le jeta dans le protestantisme. Nature sombre, ardente, le nouveau converti eut un jour une idée sinistre : « Je tuerai, dit-il, le duc de Guise, le grand ennemi des réformés ; ce sera le plus grand service que je pourrai leur rendre. » À dater de ce jour, Poltrot chercha les moyens de mettre son dessein à exécution. Il se rendit au camp de Coligny et s’offrit de lui servir d’espion. Nul n’était plus propre que lui à ce métier : il avait la physionomie d’un Espagnol et il en parlait parfaitement la langue. Coligny, qui ignorait son dessein, lui donna une première fois 20 écus et une seconde fois 100 pour acheter un cheval. Monté sur son coursier, Poltrot se rendit auprès de Guise, qui lui fit un bon accueil, l’invita même à sa table, et n’eut jamais un seul instant la pensée que l’homme qu’il traitait si courtoisement était un traître. Il était trop grand pour être soupçonneux. 
 
      L’occasion d’assassiner Guise s’offrit plusieurs fois à Poltrot ; mais quel qu’ait été son zèle pour la cause protestante, il n’allait pas jusqu’au sacrifice de sa vie. Il épiait donc le moment où il pourrait, sans trop de danger, accomplir son crime et se servir de son bon cheval d’Espagne pour se dérober aux poursuites des gens du duc. Ce moment tant désiré arriva bientôt. Guise, averti de la prochaine arrivée de sa femme, alla vers le soir à sa rencontre. Il avait traversé le Loiret en bateau et marchait au petit pas ; arrivé à un carrefour, où plusieurs routes se croisaient, il regardait pour voir si dans le lointain il n’apercevrait pas la duchesse, quand Poltrot, à l’affût de sa proie, lui tira de derrière une haie, à une distance de six pas, un coup de pistolet, qui l’atteignit à l’épaule droite, presque sous le bras. Le coup à peine lâché, l’assassin remonta sur son cheval et s’enfuit à bride abattue, comme s’il avait été poursuivi par des furies. 
 
    En se sentant frappé, Guise s’écria : « Il y a longtemps qu’on me gardait ce coup ; je le mérite pour ne m’être pas précautionné. » Il porta instinctivement la main à la garde de son épée et tomba affaissé sur le cou de son cheval. Quelques moments après, on le ramenait dans son logis, où sa femme, qui venait d’arriver, l’accueillit avec des cris déchirants. Son armée, en apprenant la triste nouvelle, fut consternée ; elle se sentait frappée dans le chef expérimenté, qui l’avait si souvent conduite à la victoire. 
 
      Guise, intrépide sur les champs de bataille, le fut sur son lit de douleur, qui ne devait pas tarder à se transformer en lit de mort. Il demanda à ses chirurgiens ce qu’ils pensaient de sa blessure. 
 
      « Elle est grave, Monseigneur, » lui dirent-ils. 
 
      — « C’est bien, » répondit-il. 
 
      Frappé le 18 février, il expira le 24 du même mois, dans toute la force de l’âge et de l’ambition. Ceux qui ont raconté les derniers jours de sa vie, l’ont fait mourir comme un saint Louis, et ont mis sur ses lèvres des paroles que l’on est tout étonné de trouver chez un homme élevé dans le bruit des camps ; aussi les tenons-nous pour apocryphes. Sans vouloir pour cela nier que Guise, en face de la mort, ne se soit pas humilié devant Dieu, et que le sang du Rédempteur versé sur la croix n’ait pas effacé, s’il a cru à son efficacité, celui qu’il fit verser à Vassy et laissa couler dans plusieurs villes de la France. Nous ne mettons pas de limites aux compassions de Dieu, il a des pardons pour les plus grands coupables ; les seuls dont il détourne ses regards d’amour sont ceux qui frelatent sa parole et trouvent un satanique plaisir à accuser d’erreurs « ces écrivains sacrés qui, poussés par l’esprit, ont parlé. » 
 
      Revenons à Poltrot. 
 
   Monté sur son cheval d’Espagne, il le pressait vivement de l’éperon, ne sachant où il allait, mais croyant s’éloigner du camp de l’homme qu’il avait lâchement assassiné ; quelle ne fut pas sa surprise, quand, l’aurore ayant dissipé l’obscurité de la nuit, il s’aperçut qu’il était aux portes d’Orléans. Son cheval, harassé de fatigue, ne pouvait plus marcher. Il entra dans une auberge qui était en face de lui ; il s’y coucha et dormit d’un profond sommeil. Quelques heures après, il fut arrêté et jeté dans une prison. Devant ses juges, il déclara qu’il avait tué Guise à l’instigation de Coligny et de Théodore de Bèze, mais sans fournir d’autres preuves que sa déposition. L’amiral et le réformateur, indignés contre leur accusateur, demandèrent à être confrontés avec lui ; on le leur refusa ; leur caractère bien connu les a mis à l’abri des calomnies de Poltrot. 
 
      Poltrot fut condamné à mort et subit un supplice affreux : on le tenailla ; après cette opération douloureuse, il fut écartelé. 
 
      Il est honteux pour le protestantisme de compter dans ses rangs un Poltrot, mais il n’est pas responsable du crime qu’il commit ; car, si, à cette époque, il croyait qu’on devait faire mourir les hérétiques en les frappant par la main du bourreau, il n’a jamais eu l’idée qu’on pouvait se servir du poignard d’un assassin pour se défaire d’un ennemi. Aussi pendant que les Ligueurs acclament Jacques Clément, le meurtrier de Henri III, comme un saint martyr et bénissent le couteau qui frappa le dernier des Valois, les protestants repoussent toute solidarité avec Poltrot et le regardent comme un misérable assassin. 
 
      Guise eut des funérailles royales. Paris le pleura ; une femme aussi pleura ; mais sous ses larmes feintes, il y avait une joie satanique ; le coup de pistolet de Poltrot avait débarrassé Catherine de Médicis de l’homme qui avait attiré à lui, par son génie et sa popularité, le pouvoir, ce dieu terrestre, auquel elle ne fut jamais infidèle, et devant lequel elle fit brûler son encens jusqu’à son dernier jour. 
 
   Les protestants saluèrent de leurs joyeuses acclamations la nouvelle de la mort de François de Guise, et rendirent ainsi un hommage involontaire à sa haute capacité militaire ; tout en les blâmant de cette joie si peu chrétienne, nous la comprenons. L’homme dont Poltrot avait hâté la fin, était leur plus grand et leur plus redoutable ennemi : il les avait massacrés à Vassy et vaincus à Dreux. Maître de la personne du roi, il avait, aux yeux de la France, l’air de défendre les droits du jeune monarque, quand, en réalité, il n’avait tiré l’épée que pour la grandeur de sa maison. La prise d’Orléans aurait été un coup terrible pour la cause protestante, et Condé fait prisonnier, à la journée de Dreux, aurait probablement porté la tête sur un échafaud, comme coupable du crime de lèse-majesté. Le coup de poignard de Poltrot changea la face des événements. Catherine, qui aimait la paix, parce qu’elle y trouvait son intérêt, ne pensa, après la mort de Guise, qu’à la négocier : elle le fit, mais au détriment des protestants. Condé, qui s’ennuyait dans sa prison, signa un traité qui fit bondir de colère Coligny ; dans sa légitime indignation il dit à Condé : « Vous avez, Monseigneur, ruiné plus d’églises en un trait de plume que nos ennemis n’auraient pu le faire en dix ans ! » 
 
      À peine mort, François de Guise fut oublié. Le pouvoir passa tout entier entre les mains de Catherine de Médicis. Mais en mourant, la victime de Poltrot léguait à la France une famille, qui, héritière de son ambition, devait lui apporter bien des orages, mais qui, comme celle des Valois, devait, après avoir accompli son œuvre providentielle, disparaître de la scène du monde en y laissant des souvenirs impérissables. Aujourd’hui Valois et Guises sont jugés ; les Bourbons le sont aussi, et de cette dernière famille, qui par Henri IV remonte à saint Louis, il reste des membres qui, innocents des fautes et des crimes de leurs pères, mangent le pain amer de l’exil, les yeux sans cesse tournés vers cette France, sur laquelle ils régneraient si Louis XIV, en signant la révocation de l’édit de Nantes, n’avait pas signé la ruine de sa dynastie. 
 
Notes 
 
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{1} Biographie de La Renaudie 
 

 

 

 

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