Jacques Lefèvre d'Étaples ; Jacobus Faber

10/04/2016 11:26
Jacques Lefèvre d'Étaples
 Jacobus Faber
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ÉtaplesVoir et modifier les données sur Wikidata
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NéracVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Activités
théologien, traducteur,philosophe, théoricien de la musique, musicologue, clercVoir et modifier les données sur Wikidata
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Jacques Lefèvre d'Étaples, connu aussi sous le nom de Jacobus Faber (Stapulensis), est un théologien ethumaniste français, né vers 1450 à Étaples sur mer, dans le Pas-de-Calais, et mort en 1537 à Nérac.

 

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JACQUES LE-FÈVRE D’ÉTAPLES 
 
 
 
Jacques Le-Fèvre d’Étaples, qui devrait être connu de tous les protestants français, l’est à peine de quelques-uns d’entre eux ; cependant il occupe une belle place dans l’histoire de la grande révolution religieuse du seizième siècle. Il ne fut pas un réformateur, mais il fraya le chemin aux réformateurs. Cet homme célèbre naquit vers 1455, à Étaples, petit bourg de Picardie ; sa famille était pauvre, disent les uns, aisée, disent les autres ; mais tous s’accordent à reconnaître en lui une belle intelligence, une âme noble, un cœur droit. Les détails sur les premières années de sa vie nous manquent ; nous savons seulement qu’en 1490 il était à Rome, où il séjourna jusqu’en 1492, se livrant à l’étude du grec et du latin, ce qui était assez rare alors ; l’immense majorité des prêtres ignorait dans quelle langue la Bible avait été écrite. 
 
      Le-Fèvre s’était voué à l’état ecclésiastique par goût et aussi parce que c’était la seule ressource des roturiers qui désiraient s’instruire. De Rome il alla à Paris, où il fut nommé professeur de philosophie ; un nombreux auditoire se pressa autour de sa chaire, ravi d’entendre un homme qui enseignait, sans pédanterie, et savait rendre la science aimable ; ses collègues, au lieu de l’admirer, devinrent ses ennemis et lui préparèrent de grandes tribulations, qu’il sut toujours supporter avec une patience admirable. 
 
      Le-Fèvre travaillait avec une ardeur extraordinaire, et sa modestie croissait avec sa science, car il comprenait que plus il apprenait, plus il avait à apprendre ; le public laissait dans leur obscurité ses envieux, et le plaçait sur un piédestal dont ils n’ont pu le faire descendre. 
 
      A cette époque, Le-Fèvre était connu sous le nom du docteur d’Étaples, par allusion au lieu de sa naissance, et passait pour l’homme le plus savant et le plus éclairé de son temps. Le bon roi Louis XII l’honorait de son estime, ainsi que ses courtisans, fiers de posséder à Paris un homme d’un si grand mérite. Il dut à leur admiration de couler, pendant longtemps, des jours heureux, malgré les attaques de ses nombreux ennemis, qui ne lui pardonnaient pas sa gloire ; parmi ceux qui lui montrèrent une grande bienveillance, il faut placer en première ligne Guillaume Briçonnet, abbé de Saint-Germain-des-Prés, et depuis évêque de Meaux ; c’était un homme doux, aimable, pieux mais faible ; il s’attacha à Le-Fèvre et se déclara ouvertement son protecteur. Le prélat devint l’ami du docteur et l’appela dans son diocèse pour y exercer les fonctions de grand vicaire. 
 
      Rarement un homme eut de meilleures intentions que Briçonnet qui voulait réformer son diocèse sans rompre cependant avec le pape ; il croyait qu’il pouvait débarrasser son Église des abus et des superstitions qui la déshonoraient, sans réveiller la haine des prêtres et des moines, il se trompait ; s’il avait prévu l’orage qu’il amassait sur sa tête, il se serait arrêté. Heureusement, pour la cause du protestantisme naissant, il ne l’entrevit pas, et Meaux, sa ville épiscopale, devint le berceau de la Réforme en France. 
 
     Le-Fèvre vivait à une époque où la foi chrétienne s’était perdue, les prêtres étaient ignorants, les évêques corrompus, le peuple superstitieux, la Bible aussi inconnue que l’Alcoran, et à la place de cette belle Église primitive, si sainte, si éclairée, on avait une Église qui ne connaissait, ni le Christ, ni sa parole. Un culte matériel avait remplacé le culte en esprit et en vérité. Ce fut au milieu de ces épaisses ténèbres que pénétra un brillant rayon de soleil. Le printemps succéda à l’hiver, et l’on vit tout à coup se réveiller, en France, le goût des lettres, des arts et des sciences. L’imprimerie, qui venait d’être découverte, donna une vive impulsion à ce beau mouvement auquel on donna le nom de Renaissance. Plus, et mieux qu’un autre, Le-Fèvre devait se réjouir à la vue de cette jeunesse intelligente, studieuse, avide d’apprendre, et des rangs de laquelle sortirent ces lettrés, ces savants, et ces artistes, qui immortalisèrent le règne de François Ier. Au milieu d’eux, Le-Fèvre était comme un père, il encourageait leurs efforts, et quoique très âgé, il était le premier, par le zèle, la science et la piété ; mais pendant longtemps il ne put faire briller, devant eux, le flambeau de l’Évangile, parce que, pour lui comme pour tous ses contemporains, la vérité chrétienne était un trésor caché ; il était donc catholique, mais catholique pieux, sincère, droit, et comme il croyait que l’homme se sauve par ses œuvres, il s’efforçait de faire celles dont l’Église romaine fait dépendre le salut ; chaque jour il disait dévotement sa messe, récitait les litanies des saints, se soumettait à de longs jeûnes, et s’administrait la discipline  {1} ; mais tous ces exercices corporels, comme les appelle la sainte Écriture, ne lui donnaient pas la paix, son cœur était donc plein de tristesse ; mais il ne se décourageait pas, dans l’espérance que Dieu aurait pitié de lui ; et Dieu, qui se révèle toujours à celui qui le cherche sincèrement, lui montra dans la Bible la source où le pécheur puise son salut. Ce fut en la lisant dans le texte original qu’il comprit, même avant Luther, que le pécheur est justifié par la foi et non par les œuvres ; sa joie fut aussi grande que sa surprise ; mais comme il aimait Rome et vénérait son chef, il ensevelit au fond de son cœur la découverte qu’il venait de faire ; un autre, à sa place, aurait parlé, lui se tut ; il était vieux, et par nature il était doux, timide. Cependant, sans qu’il s’explique clairement, sa foi vive, profonde, se communiquait, comme un parfum, à ses disciples, avec lesquels il lisait le Nouveau Testament. Le saint livre, à défaut de maître, réveillait un grand esprit d’examen, et préparait pour la France ces hommes de talent et de courage qui replacèrent la lumière sur le boisseau. 
 
      Quelle qu’ai été la réserve du bon docteur, il s’oubliait quelquefois. Alors il parlait et disait avec tristesse : « L’Église d’aujourd’hui n’est pas ce qu’elle était autrefois, que faut-il faire ? » Mais comme il n’avait pas l’énergie de Luther, il attendait, soupirait, espérait, travaillant toujours et tempérant l’ardeur de ses élèves. 
 
      La foi vivante finit toujours par triompher de notre timidité naturelle, et si elle ne fait pas de nous des héros, elle nous donne cependant un courage que nous n’aurions pas sans elle : c’est ce qui arriva au docteur d’Étaples, au milieu des diocésains de son protecteur Guillaume Briçonnet. Il était à son nouveau poste depuis à peine quelques mois, « quand, dit Crespin, il s’engendra un ardent désir, en plusieurs personnes, tant d’hommes que de femmes, de connaître la voie du salut nouvellement révélée. » 
 
      En effet, c’était une religion nouvelle que le grand vicaire de l’évêque de Meaux enseignait ; car jusqu’alors personne n’en avait entendu parler ; c’est ce qui faisait dire aux prêtres que les protestants étaient des novateurs, aussi l’exploitaient-ils à leur avantage, et cependant Le-Fèvre n’enseignait rien de nouveau, puisqu’il voulait que la catholicité retourne à la foi, au culte et à la morale de la primitive Église. 
 
      Ce messager de paix provoqua la colère du clergé ; au lieu d’une couronne qu’il aurait fallu poser sur sa tête blanchie par les travaux et les années, il lui prépara un bûcher, sur lequel il serait monté sans l’intervention des amis puissants qu’il avait à la cour. Quant à Briçonnet, il eut peur, et s’efforça de prouver qu’il était bon catholique, tout en continuant cependant à patronner son grand vicaire, qui put travailler à sa traduction française des Saints Évangiles. 
 
      Cette traduction  {2} fit un bien immense dans le diocèse de Meaux, chacun voulut lire le code sacré ; des assemblées religieuses se formèrent, et chose digne de remarque, sans qu’il y ait rien de prémédité, ces communautés naissantes ressemblaient trait pour trait aux églises primitives ; c’était la même foi, le même culte, la même sainteté de vie. 
 
    Une corporation puissante poussa un cri d’alarme à la vue de ces chrétiens qui n’allaient plus entendre la messe, ne croyaient ni à la valeur des indulgences, ni au feu du purgatoire ; on appelait cette corporation la Sorbonne, ainsi nommée du bâtiment dans lequel elle se réunissait à Paris ; elle était composée de prêtres qui portaient le titre de docteurs, et croyaient être les dépositaires de la science et de la vérité, et n’étaient pour la plupart, malgré leurs prétentions que des ignorants ; ils avaient à leur tête un homme appelé Bedier, digne d’être leur syndic. Ce prêtre haïssait Le-Fèvre qui l’éclipsait, et qui plusieurs fois l’avait surpris en flagrant délit d’ignorance ; quand le syndic apprit l’œuvre que l’ami de Briçonnet faisait à Meaux, il y vit un prétexte pour assouvir sa haine contre lui et ceux qu’il appelait des novateurs, il réunit ses collègues, et par un arrêté du 25 août 1525, confirmé par le parlement de Paris, la Sorbonne défendit la traduction de la Bible, et le 23 août suivant, le même parlement fit emprisonner plusieurs luthériens de Meaux, et ordonna à Briçonnet de comparaître devant lui. 
 
      C’était pour le prélat le moment de montrer sa foi, et d’ajouter un nom glorieux de plus à la liste de ces saints évêques de l’Église primitive qui confessèrent Jésus-Christ devant les empereurs romains ; il ne le fit pas, il eut peur, et pendant que l’un de ses paroissiens, un pauvre cardeur de laine, Jean Leclerc, dont nous parlerons plus tard, se montrait intrépide devant ses bourreaux, l’évêque renia son Sauveur, .se rétracta lâchement, et devint le triste convertisseur de ceux qu’il avait aidés à sortir de l’Église romaine ; sa chute fut complète ; hélas ! il était évêque ! il était riche ! Si, au lieu de porter une mitre, il avait, comme Luther, porté un capuchon de moine, il aurait peut-être, malgré sa timidité naturelle, persévéré dans la foi, et n’aurait pas réalisé dans sa .personne cette terrible parole de Jésus-Christ : Il est difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux. 
 
    Briçonnet courba la tête devant l’autorité du parlement et les menaces de la Sorbonne ; il monta en chaire et se rétracta publiquement. Bedier triomphait, mais il regrettait que Le-Fèvre lui ait échappé. Ce vénérable vieillard avait pris la fuite et s’était réfugié, avec quelques-uns de ses disciples, à Strasbourg ; mais avant de suivre le docteur d’Étaples dans sa vie errante, revenons à Paris, pour assister à la mort d’un étudiant de Meaux, qui avait été amené par lui à la connaissance de l’Évangile : on l’appelait Jacques Pauvant ou Pavannes. Ce jeune homme, qui avait, comme Caroli, Mazurier, Michel d’Arande, Gérard Roussel, Farel et quelques autres disciples de Le-Fèvre, un amour filial pour le grand vicaire de Briçonnet, pleurait une faute qu’il se reprochait amèrement. En 1524, il avait été jeté en prison comme soupçonné d’hérésie, et se disposait à mourir pour le saint nom de Jésus, quand l’un de ses compagnons de captivité, qui avait renié sa foi pour sauver sa vie, devint son tentateur ; il descendit dans son cachot, lui dépeignit avec des couleurs très vives le sort horrible qui l’attendait et lui insinua qu’il était trop jeune pour avoir la prétention de posséder la vérité, et que d’ailleurs on pouvait se sauver dans l’Église romaine. L’étudiant était jeune, il aimait la vie, il faiblit, et renia sa foi ; les portes de sa prison s’ouvrirent ; à dater de ce moment il perdit la paix de son âme ; car sa conscience, qui s’était réveillée, lui criait : « Lâche, qu’as-tu fait ? » Il retourna en pleurant dans l’assemblée de ses frères. Mais lorsqu’une année après il fut jeté au fond d’un cachot, il retrouva toute son énergie devant ses juges ; condamné à être brûlé vif en place de Grève, il parla avec tant d’éloquence au peuple qui entourait son bûcher, qu’un docteur de Sorbonne, qui était présent, dit « qu’il aurait désiré que l’Église perde un million, et que Jacques Pauvant ne parle pas. » 
 
      Pendant que l’étudiant expiait noblement son apostasie, le faible Briçonnet se cachait dans son palais épiscopal et continuait son métier de convertisseur ; métier d’autant plus honteux qu’il enseignait le contraire de ce qu’il croyait. Un jour, il descendit dans un cachot où un luthérien attendait sa sentence de mort, il s’approcha du prisonnier qui dormait et l’éveilla doucement. Denys des Rieux, c’était son nom, ouvrit les yeux, reconnut Briçonnet, et sans prononcer une parole, lança un regard de mépris sur le pauvre évêque, qui, tout tremblant d’effroi, remonta les degrés de la prison ; il venait, comme Pierre, d’entendre le chant du coq, il comprit ; mais il ne déplora pas, comme lui, son reniement. 
 
   Revenons à Le-Fèvre. Il fut reçu à Strasbourg avec tous les égards dus à son mérite et à sa piété, par Capiton, le réformateur de cette noble cité ; il y demeura jusqu’au moment où, grâce à la protection de Marguerite de Valois, sœur de François Ier, il put retourner à Paris. La princesse, qui l’affectionnait, le fit nommer précepteur du prince Charles, le troisième fils de son frère. 
 
      Le bon docteur, dans la haute position qu’il occupait, se crut à l’abri des attaques des sorbonnistes et n’eut qu’une seule pensée, celle de terminer la traduction des Évangiles et puis de quitter ce monde, en disant comme le vieillard Siméon : « Seigneur, laisse aller ton serviteur en paix ; car mes yeux ont vu ton salut » ; mais il n’acheva pas ses jours à Paris ; persécuté par Bedier, qui en vieillissant devenait plus méchant, il ne dut son salut qu’à la protection de Marguerite de Valois, qui l’emmena à Blois, et le chargea du soin de sa bibliothèque ; c’est dans le château de cette ville, devenue si tristement célèbre par l’assassinat du duc de Guise, que le pieux docteur acheva sa traduction du Nouveau Testament, la première qui ait été publiée en français. Blois était trop près de Paris pour que la présence du pieux docteur n’inquiète pas ses ennemis. Il quitta cette ville et alla à Nérac, où Marguerite de Valois, devenue reine de Navarre, lui donna un asile où ses persécuteurs ne purent l’atteindre. Une seule chose troublait le vieillard, le souvenir de sa faiblesse. « Je compte, disait-il la veille du jour où il se coucha pour ne plus se relever, pour un très grand crime, qu’ayant connu la vérité ; et l’ayant enseignée à plusieurs personnes qui l’ont scellée de leur sang, dans un âge où j’aurais dû désirer la mort au lieu de la craindre, j’ai eu la faiblesse de me tenir dans un asile, loin des lieux où se gagnent les couronnes des martyrs. » 
 
      En disant cela, le vieillard pleurait ; Marguerite de Valois le fortifiait par de bonnes paroles. 
 
      Quelques jours après, il faisait son testament, donnant son âme à Dieu et son bien aux pauvres. Il s’endormit entre les bras du Sauveur. On lui éleva un tombeau dans l’église de Nérac. Il n’existe plus ; des mains profanes et sacrilèges l’ont démoli, et en ont jeté les cendres au vent ; mais ce qui demeure, c’est son nom et les services immenses qu’il a rendus à la Réforme, qui doit être fière d’avoir eu pour son premier ancêtre, un chrétien aussi pur et aussi pieux. 
 
   Le docteur d’Étaples ne fut pas, nous l’avons dit, un réformateur dans le sens que nous attachons à ce mot. Comme Luther et Farel, il ne livra pas au pape de grandes batailles, et ne lui enleva ni des royaumes, ni des provinces ; mais il forma contre lui des hommes qui retirèrent l’Église du joug abrutissant sous lequel il la tenait enchaînée ; ce fut un grand jour pour le triomphe de l’Évangile, que celui où notre docteur eut l’idée de traduire en français le Nouveau Testament ; ce jour-là la réformation française fit un grand pas. La lumière fut replacée sur le boisseau, et tous les hommes pieux de cette époque purent, à sa divine clarté, connaître que le pape, nouveau Pharaon, les retenait dans le pays d’Égypte et la maison de servitude ; aussi se hâtèrent-ils d’en sortir, et, en sortant, ils formèrent cette belle phalange de chrétiens, que le protestantisme s’honore d’avoir pour ses premiers ancêtres, et dont quelques-uns ont couronné leur vie par le martyre. 
 
      Oh ! c’était une belle et glorieuse époque que celle où, sous la douce influence de Le-Fèvre, on voyait des étudiants, des savants, des prêtres, des moines même, ouvrir avec respect la Sainte Écriture pour y chercher la règle de leur foi, et devenir, sans s’en douter, les adversaires de la papauté, qu’ils ne voulaient pas renverser, mais réformer. Parmi les hommes qui entourent le bon docteur, nous en découvrons un qui les dépasse tous par son ardeur et par sa fougue : c’est un Provençal à peine âgé de trente ans ; il est petit de taille, laid de figure, mais son regard est vif ; tout en lui respire le courage le plus intrépide ; il ira en avant, se jettera au milieu de la mêlée : Guillaume Farel sera un réformateur. Près de lui, nous voyons le jeune Pauvant qui reniera une fois son maître, mais qui se relèvera comme saint Pierre, et fera de son bûcher une chaire du haut de laquelle il fera trembler les prêtres qui l’entendront. A côté d’eux, mais dans une sphère plus élevée, nous voyons une illustre princesse, sœur de roi et reine elle-même, qui vient apprendre de Le-Fèvre le chemin du salut. Marguerite de Valois, c’est son nom, deviendra la protectrice de tous ceux que 1a Sorbonne poursuivra de ses haines et de ses dénonciations, son palais sera leur refuge, et sa voix leur avocat auprès de François Ier. Près d’elle nous voyons Gérard Roussil, son chapelain, qui sera protestant tout en demeurant catholique, et portant une mitre d’évêque, qu’il portera jusqu’à sa mort, parce qu’il croira, comme sa souveraine, qu’il est possible de réformer l’Église romaine sans rompre avec elle ; aussi ne réformera-t-il rien, et les essais qu’il fera à cet égard, montreront que Rome est irréformable. 
 
   Dans ce fait se trouve la justification complète des hommes qui, comme Le-Fèvre d’Étaples, se séparèrent de la papauté. En effet, tous les efforts qu’ils firent pour la ramener à la foi et à la pratique des vertus chrétiennes de la primitive Église, furent vains ; à toutes les propositions de réformation, elle répondit par des persécutions, et ce n’était pas la première fois qu’elle était mise en demeure de travailler à la régénération de l’Église. Longtemps avant Le-Fèvre d’Étaples, des hommes courageux s’étaient élevés pour protester contre la corruption du clergé et de la cour de Rome, et le pape avait toujours répondu en étouffant leurs voix dans le silence de ses cachots ou les flammes de ses bûchers. Malgré cela des protestations s’élevaient par intervalle, car, nonobstant sa profonde déchéance, l’Église sentait le besoin d’une sainte réformation, tant dans son chef que dans ses membres. Mais le mal était si grand que les âmes pieuses, désespérant du salut de l’Église, se voilaient la face de douleur. A la vue de la cour romaine, Pétrarque s’écriait : « Si Judas y apportait ses trente pièces d’argent, le prix du sang, il y serait reçu, et Christ serait repoussé du seuil de la porte. » 
 
      L’avarice que la Sainte Écriture appelle la racine de tous les maux, était le vice dominant de la papauté et de sa cour ; aussi un poète disait : 
 
 
Notre dame cour romaine
Ne cherche brebis sans laine ;
Elle donne des pardons
À ceux qui portent des dons :
Mais elle ferme sa porte
À celui qui rien n’apporte.
 
    Ce fut cet amour de l’argent qui engendra, dans la cour papale, une si grande quantité de maux, qu’elle devint le grand foyer de corruption de la chrétienté ; aussi tous les essais de réforme qu’on essaya à son égard furent vains. 
 
      Après la mort d’Innocent VIII, l’un des papes les plus immoraux qui se soient assis sur le trône pontifical, on sentit qu’il fallait lui donner un successeur qui ne scandalise pas l’Église par son inconduite. 
 
      Au milieu des cardinaux assemblés pour l’élection, Lyonnel, évêque de Concorde, montra, dans un discours pathétique, que le vaisseau de l’Église allait faire naufrage, si on ne lui donnait un pilote pieux, expérimenté. « Ayez, leur disait-il, pitié de la fille de Sion, dont la désolation est grande comme l’étendue de la mer ; les yeux de toute la chrétienté sont sur vous, elle vous demande à grands cris un pontife qui, par la bonne odeur de son nom, puisse attirer les peuples fidèles au salut. » 
 
      Après ce discours, les cardinaux nommeront sans doute un saint homme de Dieu : non. Au bruit du canon du château Saint-Ange, et des milliers de voix qui entonnent sous les voûtes splendides de Saint-Pierre le Veni Creator, on proclamera successeur de saint Pierre et vicaire de Jésus-Christ : l’infâme Borgia {3}. 
 
      Sous ce pontife, le mal de la chrétienté alla en empirant, et atteignit, sous Léon X, son dernier degré. Ce fut alors que Dieu dit au flot impur : « Arrête-toi » ; et qu’il donna à l’Allemagne, Luther ; à la Suisse, Zwingle ; à l’Écosse, Knox ; et à la France, Le-Fèvre d’Étaples, le père de ses réformateurs. 
 
      En terminant cette biographie, nous nous poserons cette double question : Le-Fèvre d’Étaples et ses amis furent-ils coupables en se séparant de la papauté ? Cette séparation est-elle tellement définitive, qu’une réunion soit aujourd’hui impossible ? 
 
   Quant à la première question, nous répondrons sans hésiter que la rupture fut non seulement un droit, mais le plus saint des devoirs. En effet, au seizième siècle, l’Église était tellement dénaturée que, si les apôtres étaient sortis de leurs tombeaux et se soient présentés à Rome, ils auraient pris son pape pour le grand pontife des païens, et ses prêtres pour des prêtres de Numa Pompilius. Ils ne se seraient jamais doutés que le magnifique et prodigue Léon X soit le vicaire de celui qui n’avait pas un lieu pour reposer sa tête, et que ses temples remplis de statues et d’images taillées soient les chambres hautes où ils annonçaient le conseil de Dieu ; s’ils avaient cherché leurs écrits qu’ils avaient composés sous l’influence immédiate du Saint-Esprit, ils ne les auraient trouvés qu’au fond des bibliothèques où on les retenait prisonniers. À la vue d’une si grande dégénération, ils auraient été embrasés d’une sainte colère ; et si quelques chrétiens fidèles leur avaient dit : « Est-ce un crime de se séparer du pape ? », ils leur auraient dit sans hésiter : « Sortez, sortez de Babylone, et ne participez pas à ses iniquités. » 
 
      Quant à la réunion désirée par des esprits conciliants et tentée plusieurs fois, elle est impossible, car ce qui sépare Rome de la Réforme, est un abîme sur lequel il est impossible de jeter un pont volant, et le protestantisme ne peut se réunir au pape qu’en mettant à ses pieds la Bible ; or, le jour où il le ferait, il aurait cessé d’exister, comme le pape ne serait plus le pape le jour où, au lieu d’avoir la Bible à ses pieds, il se mettrait aux pieds de la Bible. 
 
      Le résultat final de la lutte ne peut être douteux, car le protestantisme ne peut être vaincu que si la Bible est vaincue : elle ne le sera jamais. À lui donc l’avenir et le privilège de faire connaître à toute tribu, langue et nation, le glorieux Évangile du Fils de Dieu. Grâce à lui, il le fait, et aujourd’hui il compte plus de seize cents missionnaires qui prêchent Christ et Christ crucifié aux peuples qui ne le connaissent pas ; et pendant que Rome, trop fidèle à ses principes, proscrit la Bible, le protestantisme la répand en plus de cent cinquante langues et par millions d’exemplaires. Oui, à lui l’avenir ! car il est bâti sur un rocher contre lequel les portes de l’enfer n’ont pu et ne pourront jamais prévaloir. Il a beaucoup fait, mais que ne ferait-il pas si tous ses membres avaient la piété du docteur d’Étaples et l’ardeur de ses disciples ? 
 
Notes 
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{1} Petit fouet armé de pointes de fer 
 
{2} Le-Fère ne fit paraître d’abord que les quatre Évangiles 
 
{3} Le plus mauvais des papes et le plus scélérat des hommes. 
 

 

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