LUTHER

10/01/2016 10:48
MARTIN LUTHER 
 
Martin Luther
Description de cette image, également commentée ci-après

Martin Luther en 1528 par Lucas Cranach l'Ancien.

 

Martin Luther Prononciation du titre dans sa version originale Écouter, né le 

 à Eisleben, dans l'électorat de Saxe1 et mort le   dans la même ville, est un frère augustin2 théologien, professeur d'université, père du protestantisme3,4,5,6 et réformateur de l'Église dont les idées exercèrent une grande influence sur la Réforme protestante, qui changea le cours de lacivilisation occidentale7.

Il défie l'autorité papale en tenant la Bible pour seule source légitime d'autorité chrétienne8. Selon Luther , le salut de l'âme est un libre don de Dieu, reçu par la repentance sincère et la foi authentique en Jésus-Christ comme leMessie, sans intercession possible de l'Église. Le 3 janvier 1521, il reçoit la bulle Decet romanum pontificem qui lui signifie son excommunication.

***
 
 
Le 10 novembre 1483, jour mémorable dans l’histoire du monde, un enfant naissait à Eisleben, petite ville du comté de Mansfeld, au pied du Harzgebirg. Son père, Jean Luther, et sa mère, Marguerite Lindemann, lui donnèrent le prénom de Martin et l’élevèrent dans la crainte de Dieu. Plusieurs fois ils le châtièrent rudement, et ne surent pas comprendre que s’il y a des enfants qu’on ne ramène aux sentiers du devoir que par la verge, il en est d’autres qu’il faut y ramener par les caresses et par l’amour. Le jeune Martin était de ce nombre : il était vif, ardent, impétueux ; mais il avait une âme aimante, son cœur, étranger à la rancune, ne conserva, pour ses parents, que le plus tendre attachement. « Ces chers parents, disait-il, ne savaient pas toujours discerner le caractère des enfants et punissaient sans mesure. » 
 
      Jean Luther était un pauvre paysan ; mais à force d’intelligence et de travail, il acquit à Mansfeld deux feux de mines, ce qui lui permit de faire l’éducation de ses huit enfants. Martin, qui était le plus intelligent, sut bientôt tout ce qu’on pouvait enseigner à Mansfeld ; son père l’envoya à l’école latine de Magdebourg, dont l’enseignement laissait beaucoup à désirer. La position de la plupart des élèves y était misérable ; ils étaient obligés d’aller de porte en porte, mendier leur nourriture de chaque jour ; le jeune Luther était de ce nombre ; mais il souffrait moins encore de sa pauvreté que de ses maîtres aussi pédants dans leurs leçons que tyrans à l’égard de leurs élèves. Son désir de s’instruire était si fort, qu’il supportait tout sans se plaindre ; mais le souvenir de ces premières années de sa jeunesse ne s’effaça jamais de sa mémoire et lui laissa une impression pénible. 
 
      Luther, élevé par une mère ignorante, mais pieuse, était, comme elle, ignorant et pieux ; la religion, pour lui, consistait dans quelques vaines pratiques, auxquelles il se livrait avec toute l’ardeur d’une âme qui veut faire son salut. Ce ne fut que plus tard qu’il apprit que l’exercice corporel est utile à peu de chose ; ses parents, pour améliorer sa position, l’envoyèrent à Eisenach, pour y continuer ses études ; là encore il se trouva face à face avec la pauvreté. Chaque jour il parcourait les rues de cette ville en chantant des noëls  {1} pour obtenir en échange un peu de pain ; sa voix mélodieuse, son regard franc, ouvert, expressif, touchèrent la riche veuve d’un habitant d’Eisenach, Conrad Cotta, qui était sans enfants ; elle le reçut dans sa maison et le traita comme son propre fils. Sous le toit hospitalier et maternel de la riche veuve, le cœur du jeune écolier s’épanouit comme une fleur sous l’influence d’une douce rosée de printemps, après avoir été fanée par un vent glacé. Il étudia avec ardeur le latin et la philosophie, et fut reçu maître ès arts au commencement de l’année 1503. 
 
      Il ne s’enorgueillit pas de ses succès et s’adonna de plus en plus à l’étude, sans jamais oublier que le salut de son âme était le premier but de sa vie. « Qui prie bien, disait-il, a fait la moitié de sa tâche. » A cette époque il croyait naïvement à toutes les traditions de son Église, voyait dans le pape le successeur de saint Pierre et le vicaire de Jésus-Christ, et dans Rome la mère et la maîtresse de toutes les Églises. Jean Huss, le pieux et saint martyr brûlé à Constance, n’était, à ses yeux, qu’un abominable hérétique. « J’étais alors, écrivait-il plus tard, enfoncé dans le papisme jusqu’au cou ; j’étais si furieux contre toute espèce d’hérétiques, que si quelqu’un s’était alors avisé devant moi de parler mal du pape, j’aurais voulu lapider ce scélérat ou j’aurais aidé à le brûler vif. » 
 
     Luther se destinait à l’état ecclésiastique ; le désir de faire son salut étant très vif, il pensa qu’il trouverait plus facilement le chemin du ciel dans un couvent que dans une cure. Les récits des miracles opérés dans les monastères, l’idée qu’il se faisait de la sainteté des moines, tout le poussait vers la vie monacale. La vue d’un tableau qu’il découvrit dans l’église des Augustins d’Erfurt, augmenta son désir de rompre avec le monde ; voici en quels termes il nous raconte, comment il en fut vivement frappé : — « La sainte Église, nous dit-il, y était représentée sous la figure d’un vaisseau, dans l’intérieur duquel il n’y avait nul profane, ni roi, ni princes ; on n’y voyait que le pape, les cardinaux et les évêques, avec le Saint-Esprit ; des deux côtés étaient rangés, en ligne, les prêtres et les moines, maniant les rames, naviguant vers le ciel. Quant aux laïques, ils nageaient tout autour du vaisseau, et s’y accrochaient pour ne pas se noyer ; quelques-uns se soutenaient par le moyen de cordes que les révérends pères leur jetaient par grâce, les préservant ainsi d’une mort certaine pour les traîner, après eux, dans le ciel. Il n’y avait, dans l’eau, ni pape, ni cardinal, ni évêque, ni prêtre, ni moine, rien que des laïques. » 
 
      Luther aurait peut-être hésité à endosser le froc, devant l’opposition éclairée de son père, sans deux circonstances qui, arrivées presque coup sur coup, le décidèrent subitement : son meilleur ami fut assassiné, et peu de temps après, la foudre tomba à ses pieds pendant un orage. Revenu de son évanouissement, il eut un sentiment si profond de ses péchés et du danger qu’avait couru son âme, qu’il fit vœu à sainte Anne et à la Sainte Vierge de se faire moine, il tint parole. — Quelques jours après il prit congé de ses amis, qui blâmèrent vivement sa résolution, et entra (en juillet 1505) dans le couvent des Augustins d’Erfurt. 
 
   Suivons maintenant Luther dans le couvent, où il est entré non pour s’y livrer, comme les moines de cette époque, aux douceurs d’une vie paresseuse, mais pour y faire son salut. Heureusement il trouva dans Staupitz, son supérieur, un directeur sincèrement pieux, qui l’aima comme s’il avait été son propre fils. — Les moines, jaloux de la préférence qu’il lui montrait, accablèrent le jeune novice d’humiliations, et l’on vit dans la ville d’Erfurt celui qui, quelques années plus tard, devait être le grand Luther, parcourir les rues une besace sur le dos, quêtant, de porte en porte. Dans l’intérieur du monastère il ne remplissait pas un emploi plus relevé : il ouvrait la porte, balayait l’église, remontait l’horloge, nettoyait les cloaques ; quand les Pères le voyaient prendre un livre, ils lui disaient : « Ce qui honore la vie monacale, ce n’est pas d’étudier, mais de faire des collectes de pain, d’œufs, de poissons, de viande et d’argent » ; et Martin se soumettait à tout sans murmure ; mais ni son obéissance, ni la récitation de ses prières, ni ses jeûnes prolongés, ni les coups de discipline  {2} qu’il s’administrait, ne lui donnaient la paix de l’âme, après laquelle il soupirait. 
 
      Son noviciat terminé, il fut reçu moine et prêtre, et réalisa ainsi ses vœux les plus chers et celui de sa pieuse mère ; il chanta sa première messe et crut en montant les degrés de l’autel qu’il y trouverait ce qu’il cherchait avec tant d’ardeur ; ses espérances furent encore déçues, et en recevant des mains de l’évêque, avec le calice le droit d’offrir des sacrifices pour les vivants et pour les morts, il ressentit plus vivement sa misère, et au lieu du pardon qu’il attendait, il se trouva en face de la justice de Dieu. Abattu, mais non découragé, il redoubla de zèle et se soumit à de plus grandes austérités. 
 
     Une circonstance qui eut une immense influence sur sa vie, ne doit pas rester oubliée. Un jour qu’il était dans la bibliothèque du couvent, ordinairement déserte, il aperçoit un livre attaché à une chaîne ; il s’approche, l’ouvre : c’est une Bible ; il ne l’avait jamais lue. Il regarde autour de lui pour s’assurer que personne ne le voit ; quel n’est pas son étonnement ? ce livre ne ressemble en rien aux autres ; pourquoi, se demande-t-il, est-il enchaîné ? est-ce un mauvais livre ? mais à peine en a-t-il lu quelques pages, qu’il veut tout lire. Ce livre l’étonne ; il trouve dans sa lecture un plaisir qu’il n’a jamais éprouvé encore, et cependant ce qu’il lit l’effraye et lui rend plus vif le sentiment de ses péchés, qui se dressent devant lui comme des montagnes prêtes à l’écraser ; et, le pauvre moine de s’écrier : je ne fais pas assez pour mon salut, je ne jeûne pas assez, je ne remplis pas bien mes devoirs, et alors il prenait le chemin du confessionnal et racontait au pieux Staupitz ses craintes et ses terreurs. Celui-ci le rassurait : « Regarde, lui disait-il, à Jésus-Christ, qui a donné son sang pour toi. » Mais le moine ne regardait qu’à ses péchés et se croyait, de plus en plus, indigne de la miséricorde divine. Enfin Dieu, qui avait déjà exaucé cette âme noble et simple, mit un terme à ses combats intérieurs. Luther, en ouvrant, à la dérobée, le livre enchaîné, y lut ces mots : « Le juste vit de la foi. » Ses yeux s’ouvrirent, il crut, et la paix qu’il avait vainement cherchée dans les austérités de la vie monacale, inonda son cœur ; il avait le trésor après lequel il soupirait depuis si longtemps ; mais il ne comprit pas alors que son Église avait fait fausse route et demeura catholique fervent. Il s’ignorait encore lui-même et pensait terminer sa vie dans son couvent, au milieu des jeûnes et des austérités. Staupitz, qui le croyait appelé à être l’une des lumières de l’Église, le fit nommer professeur à l’université de Wittemberg. 
 
      En commençant ses leçons, frère Martin posa hardiment la Bible sur sa chaire, en disant à ses élèves : « Il vaut mieux s’instruire à la source même, dans la lumière, qu’avec les rêveries et les commentaires des Pères, » et, comme s’il avait pressenti la future destination de la Bible, il ajouta : « Il faudra bien que l’Écriture reste maîtresse et juge suprême. » 
 
    Luther interrompit momentanément ses leçons (1510) Staupitz l’envoya à Rome comme délégué des Augustins d’Allemagne, pour une affaire qui concernait l’ordre. La joie du jeune professeur fut extrême ; il allait enfin visiter cette ville, qui de loin lui apparaissait comme une nouvelle Jérusalem, brillante de gloire et de splendeur. Il part, le cœur rempli des plus douces émotions. Il arrive ; son premier soin est de visiter les églises, de prier sur le tombeau des apôtres et de baiser les images, dans l’espérance qu’il pourra trouver ce qui manque encore à son âme ; mais hélas, cette Rome, qu’il croyait la ville des lumières et de la sainteté, est la capitale de l’ignorance et de la corruption ; ses cardinaux vivent dans la mollesse, ses moines dans la dissolution, le pape dans le faste comme un prince oriental. 
 
      Le pieux moine était scandalisé de tout ce qu’il voyait ; ses plus chères illusions s’évanouissaient, et cependant Rome continuait à être, à ses yeux, la ville sainte ; mais la ville sainte, comme l’était Jérusalem aux jours où ses habitants infidèles oubliaient Jéhova pour les dieux des étrangers ; elle était déchue, mais non rejetée. 
 
     Après quelques semaines, Luther retourna à Wittemberg et reprit ses leçons aux grands applaudissements de ses élèves et au grand mécontentement de ses envieux, qui l’accusèrent d’enseigner des doctrines nouvelles. Heureusement, l’électeur Frédéric le Sage, prince pieux, le couvrit de sa protection, et notre moine, après avoir pris son grade de docteur, expliqua l’épître aux Romains, les Psaumes, le Décalogue, et répandit des flots de lumière dans Wittemberg, dont les étudiants devenaient protestants sans s’en douter, et abandonnaient la doctrine du salut par les œuvres, et acceptaient celle de la justification par la foi, enseignée si clairement par saint Paul ; l’Église romaine, dont Luther ne songeait pas à se séparer, recevait ainsi le premier coup de marteau, qui devait faire pénétrer la cognée dans ses vieilles racines. Jusqu’à ce moment, le moine n’avait fait qu’enseigner, mais il dut, pour obéir à Staupitz, se résigner à prêcher, d’abord dans un couvent, puis bientôt après dans la cathédrale de Wittemberg. Il le fit avec un succès extraordinaire ; sa voix était forte et vibrante, son exposition du texte biblique, simple, claire, quoique profonde ; sa phrase originale, incisive, populaire ; ses explications pratiques, véhémentes. On ne se lassait pas de l’écouter, et lui, pénétré de la grandeur de sa mission, disait : « Ce n’est pas une petite affaire que de parler aux gens au nom de Dieu » ; et c’est parce qu’il parlait au nom de Dieu que l’église se remplissait chaque fois qu’il prêchait. Sa voix, qui partait du cœur, allait au cœur. C’est alors qu’un moine dominicain, nommé Tetzel, arriva en Allemagne. — Nous raconterons dans la biographie de cet étrange et singulier personnage, l’une des pages les plus dramatiques de la vie de Luther. Nous y renvoyons nos lecteurs, en ajoutant que, dans la lutte qui s’engagea entre le prédicateur de Wittemberg et le vendeur de pardons, la papauté reçut un coup terrible, dont elle ne s’est pas relevée ; cependant Luther, en contestant au pape la valeur des mérites de sa cassette, n’avait pas encore prononcé le grand mot séparation. Dans sa bonne foi, il croyait que le Saint-Père réformerait sa cour et le clergé, et tout en le combattant, il s’agenouillait à ses pieds, comme un fils soumis et obéissant, mais comme un chrétien qui le supplie de porter un prompt remède aux maux de l’Église. Il avait vu Rome, mais il ne connaissait pas encore l’abîme de corruption dans lequel elle était plongée ; ce ne fut que plus tard qu’il put dire : « Je ne voudrais pas pour cent mille florins ne pas avoir vu Rome, car je serais toujours resté dans l’inquiétude d’être injuste envers le pape. » 
 
     Quand Léon X apprit les querelles de Luther et de Tetzel, il dit en riant : « ce sont des querelles de moines. » Le pontife ne comprit pas que dans cette controverse il y avait les germes de la grande révolution religieuse du seizième siècle ; en effet, pendant que la lumière se faisait dans l’esprit du professeur de Wittemberg, la papauté s’enfonçait, de plus en plus, dans ses ténèbres. 
 
      Luther, à cette époque de sa vie, avait déjà un nom célèbre ; les vœux de l’Allemagne se tournaient vers lui ; « il sera, disaient les hommes pieux, le restaurateur de la foi. » Ils ne se trompaient pas, nul n’était plus apte que lui à cette œuvre gigantesque, et cependant nul ne pensait encore à renverser le pape de son trône : on voulait l’y maintenir, mais à la condition qu’il se réforme ; c’était vouloir l’impossible. La lutte donc était engagée, et l’œil le plus pénétrant n’aurait pu en prévoir l’issue ; cependant, à vues humaines, la lutte était inégale ; le pontife romain avait pour lui la force et le prestige ; rois, princes et peuples se courbaient devant lui comme devant un dieu ; sa parole avait la puissance de la foudre et les ennemis qu’il avait soumis disaient assez le sort réservé à ceux qui auraient l’audace de lui résister : Luther n’avait que son froc de moine, mais il avait entre les mains une force, contre laquelle tous les efforts de l’homme sont impuissants : la Bible. Ce fut sa seule arme ; mais il la mania de la gauche et de la droite, comme David sa fronde. 
 
      Dans le combat qui s’engagea, le moine ne fut pas seul ; il avait un brillant état-major ; à ses côtés nous voyons le fils d’un armurier de Bretten, dans le pays de Bade, on l’appelait Philippe Schwarzerd ; il avait fait de fortes études sous la direction du savant Reuchlin, son parent ; appelé très jeune à Wittemberg, il s’attacha à Luther comme Jonathan à David ; cet étudiant, qui échangea son nom contre celui si connu de Melanchthon, tempéra souvent, par sa douceur, la fougue de Luther, qui allait quelquefois jusqu’à l’emportement. Melanchthon n’aurait jamais opéré une réformation dans l’Église ; mais il fut, pour son ami, un régulateur et l’empêcha souvent de gâter ses meilleures œuvres. « Je suis un peu trop rude, disait le moine, je ne puis pas aller aussi doucement que maître Philippe ; moi je suis comme un torrent impétueux, lui il va lentement, mais il arrive bien. » 
 
    Léon X ordonna à son légat Cajetan de procéder à l’interrogatoire du hardi novateur de Wittemberg. Celui-ci se rendit à Augsbourg malgré le conseil de ses amis ; il arriva dans cette ville le 8 octobre 1518 et comparut devant Cajetan, avec lequel il eut plusieurs conférences. Le légat ne voulait pas discuter et ne demandait à Luther que de dire ces trois mots : je me rétracte. Il ne voulait pas les prononcer à moins qu’on ne lui prouve, par la Sainte Écriture, qu’il se trompait ; Cajetan était furieux contre le moine, tout en admirant sa science et sa rare présence d’esprit. Il dut renoncer à envoyer sa soumission au pape ; il aurait bien voulu lui livrer le hardi novateur, pieds et poings liés. Mais Luther avait un sauf-conduit qui le retira, sain et sauf, des mains de son orgueilleux adversaire. Il quitta Augsbourg, où il avait passé une semaine, et retourna à Wittemberg ; ses amis, qui ne croyaient plus le revoir, le reçurent avec de vives démonstrations de joie. 
 
      Quand le pape apprit l’insuccès de son légat, il lança contre Luther une bulle d’excommunication. Le moine ne s’en émut pas ; comme David, au jour du danger, il regardait à Dieu et disait : « quand même toute une armée camperait contre moi, je ne craindrais rien. » 
 
      Après l’entrevue d’Augsbourg, les disputes théologiques se réveillèrent, plus vives que jamais. Un docteur catholique, appelé Eck, défendit la papauté menacée. Luther, aidé d’un de ses disciples appelé Carlstadt, eut avec lui à Leipzig des conférences qui durèrent vingt jours et passionnèrent les populations, qui se demandaient avec anxiété : qui l’emportera du pape ou de la Bible ? 
 
      Les sympathies étaient pour Luther ; chacun sentait instinctivement que le docteur de Wittemberg défendait la cause de Dieu. Dans sa personne, il personnifiait déjà les vœux de tout un peuple soupirant après une sainte réformation. 
 
      Luther ne pensait pas encore à établir une Église nouvelle sur les ruines de l’ancienne ; peut-être aurait-il tardé encore, si le pape, à l’instigation d’Eck, qui ne pouvait lui pardonner de l’avoir vaincu, n’avait lancé contre lui (15 juin 1520) la célèbre bulle qui le vouait à tous les démons de l’enfer et ordonnait aux magistrats de prêter main-forte à l’autorité ecclésiastique pour envoyer l’infâme hérétique enchaîné à Rome. 
 
    Le dernier lien qui rattachait Luther à la papauté était brisé ; le moine consomma publiquement la rupture le 10 décembre 1520. Suivi d’un nombreux cortège, il se rendit à la porte de Wittemberg et jeta au feu les décrétales papales et plusieurs livres de ses adversaires. « Puisque tu as affligé solennellement le saint du Seigneur, dit le réformateur, en jetant au feu la bulle de Léon X, que le feu éternel t’afflige et te consume. » 
 
      A dater de ce jour mémorable, Luther se multiplia : ses amis s’effrayaient de son audace ; lui ne craignait rien, et, dévoré du zèle de la maison de Dieu, il n’avait qu’un seul désir, celui de détacher la chrétienté du pape pour la soumettre à Jésus-Christ ; et Dieu bénissait son noble serviteur ; à sa voix l’Allemagne se réveillait de son sommeil de mort et voulait connaître quelle était cette foi nouvelle qu’annonçait le docteur de Wittemberg. Quand elle apprenait par ses écrits qu’elle était celle des apôtres et des martyrs, les traditions romaines étaient délaissées pour la parole vivante des saintes Écritures. 
 
      Au milieu de ce mouvement religieux d’où devait sortir l’Allemagne protestante, le jeune Charles-Quint, qui avait été élevé à la dignité de l’Empire, cita Luther à comparaître devant la diète qui devait se réunir à Worms. « Il voulait, disait-il, connaître les causes de l’agitation qui régnait dans les esprits, afin de les pacifier. » Mais, au fond, son but secret était d’exterminer ce qu’il appelait l’hérésie. 
 
    Les amis de Luther furent dans la consternation en apprenant la résolution de Charles-Quint ; s’il va à Worms, disaient-ils, on le fera mourir, et ils tâchaient de le dissuader ; mais le réformateur leur dit : « quand il y aurait à Worms autant de diables qu’il y a de tuiles sur les toits, j’irais. » Il y alla et comparut le 17 avril 1521 devant le puissant monarque entouré de la plus auguste et de la plus magnifique assemblée dont l’histoire ait gardé le souvenir. Le moine ne se troubla pas devant toutes ces grandeurs de la terre, répondit avec calme et présence d’esprit aux accusations d’hérésie dirigées contre lui, et demanda à l’empereur de lui accorder un jour pour préparer sa défense. Il le lui accorda. Luther passa une partie de son temps à prier, l’autre à écrire, puis il comparut de nouveau devant la diète et présenta sa défense, qu’il termina par ces mémorables paroles : « Si donc je ne suis pas convaincu par des témoignages de l’Écriture ou par des raisons évidentes, et si l’on ne rend ainsi ma conscience captive de la parole de Dieu, je ne puis et ne veux rien rétracter, car il n’est pas sûr pour le chrétien de parler contre sa conscience. 
 
      Me voici, je ne puis autrement ; que Dieu me soit en aide. Amen. » 
 
      En entendant ces nobles paroles, l’assemblée fut profondément émue, et les ennemis du réformateur bénirent Dieu du témoignage éclatant qu’il rendait à l’évangile de Jésus-Christ. Si Luther n’avait été muni d’un sauf-conduit de Charles-Quint, il aurait été probablement brûlé à Worms. Il quitta cette ville suivi de quelques amis. Il regagnait Wittemberg quand, tout à coup, des cavaliers armés l’entourèrent, le séparèrent de ses compagnons de voyage et le conduisirent dans le vieux château de la Wartbourg, où il demeura enfermé pendant dix mois. 
 
      Quand on apprit l’enlèvement de Luther, il y eut un cri de douleur dans toute l’Allemagne. « Que deviendrons-nous ? disaient tous ceux qui désiraient une sainte réformation dans l’Église ; qui nous prêchera l’évangile du Seigneur Jésus-Christ ? » Ils ne savaient pas que c’étaient ses amis qui l’avaient fait enlever pour le soustraire à la colère du pape. 
 
      Dieu lui-même avait tout dirigé. Luther, retenu prisonnier dans la forteresse de la Wartbourg, ne demeura pas oisif ; il commença sa belle traduction de la Bible, destinée à porter partout la lumière et la vie. Après dix mois de séjour dans ce lieu qu’il appelait son Patmos, il reparut au milieu de ses amis de Wittemberg, qui ne pouvaient se lasser de le voir. Béni soit Dieu qui nous l’a rendu, disaient-ils, et Luther arrivait au moment où des troubles sérieux menaçaient de noyer la réforme naissante dans des flots de sang et de boue ; une secte de fanatiques qui se croyaient inspirés s’y était formée. Il rétablit l’ordre et s’occupa de la tâche difficile d’organiser l’Église naissante. 
 
      Luther, qui s’était séparé de Rome, voulut mettre le sceau à cette séparation en se mariant avec Catherine de Bora, la fille d’un gentilhomme saxon, qui était sortie du couvent. En contractant cette union, qui fut, dans ces rudes travaux, une source de joies douces et pures, le réformateur flétrissait publiquement le célibat des prêtres, que saint Paul appelle « une invention diabolique. » 
 
      Rien n’est plus intéressant que d’arrêter ses regards sur le grand réformateur, quand il nous apparaît comme époux et comme père ; — il n’est pas riche, mais il n’échangerait pas sa Catherine et sa pauvreté pour tous les trésors d’un Crésus. Son premier enfant, qu’il appelait son petit Jean Luther, inonde son cœur de joie ; il l’élève avec tendresse dans la crainte de Dieu ; mais s’il est tendre, il n’est pas faible ; quand il le faut il s’arme de la verge et frappe, parce qu’il aime. Dieu, qui lui donnait les joies de la paternité, lui en départissait aussi les douleurs : il perdit une fille ; mais il trouva sa suprême consolation dans l’assurance qu’il avait envoyé une sainte au ciel. « Ce n’est pas toi, ma chère Madeleine, disait-il en se penchant sur son cercueil, qui es à plaindre, tu as encore un Père au ciel, et c’est lui que tu vas rejoindre. » Il fit lui-même son épitaphe : 
 
 
      « Ici sommeille ayant nom Madelaine, fille du Dr Luther ; dans ma cachette je repose avec tous les saints. Née dans le péché, j’eusse été éternellement condamnée ; mais je vis et je jouis de la félicité, grâce à ton précieux sang seigneur Jésus. » 
 
  Nous ne suivrons pas le réformateur dans sa vie de chaque jour. Nous renvoyons nos lecteurs à la belle histoire de M. le professeur Merle d’Aubigné  {3}, et nous nous contentons de dire que le grand docteur, jusqu’au dernier moment de sa vie, se dépensa au service de son maître. Quand la mort s’approcha, ses reins étaient ceints, sa lampe était allumée ; le 18 février 1546, vers trois heures du matin, il expira à Eisleben, entre les bras de ses amis ; une grande lumière s’éteignit ce jour-là ; mais l’ouvrier avait accompli sa tâche, et comme le vieillard Siméon il put dire : « Laisse maintenant, Seigneur, aller ton serviteur en paix. » L’œuvre qu’il avait commencée grandit après lui ; c’était l’œuvre de Dieu. 
 
Notes 
 
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{1} Chansons pieuses dans lesquelles on célèbre la naissance de Jésus-Christ 
 
{2} La discipline est un petit fouet composé de chaînettes de fer. 
 
{3} Nous avons puisé la plupart des matériaux de cette biographie et de celle de Tetzel dans l’histoire de Luther par M. Hoff, la plus complète qui ait paru jusqu’à ce jour. 
 

Les 95 thèses de Martin Luther contre les indulgences

les quatre-vingt-quinze thèses théologiques sur la puissance des indulgences 
Martin Luther Publiées le 31 Octobre 1517

Par amour pour la vérité et dans le but de la préciser, les thèses suivantes seront soutenues à Wittemberg, sous la présidence du Révérend Père Martin LUTHER, ermite augustin, maître es Arts, docteur et lecteur de la Sainte Théologie. Celui-ci prie ceux qui, étant absents, ne pourraient discuter avec lui, de vouloir bien le faire par lettres. Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ. Amen.

1.   En disant : Faites pénitence, notre Maître et Seigneur Jésus-Christ a voulu que la vie entière des fidèles fût une pénitence.

2.   Cette parole ne peut pas s'entendre du sacrement de la pénitence, tel qu'il est administré par le prêtre, c'est à dire de la confession et de la satisfaction.

3.   Toutefois elle ne signifie pas non plus la seule pénitence intérieure ; celle-ci est nulle, si elle ne produit pas au dehors toutes sortes de mortifications de la chair.

4.   C'est pourquoi la peine dure aussi longtemps que dure la haine de soi-même, la vraie pénitence intérieure, c'est à dire jusqu'à l'entrée dans le royaume des cieux.

5.   Le pape ne veut et ne peut remettre d'autres peines que celles qu'il a imposées lui-même de sa propre autorité ou par l'autorité des canons.

6.   Le pape ne peut remettre aucune peine autrement qu'en déclarant et en confirmant que Dieu l'a remise ; à moins qu'il ne s'agisse des cas à lui réservés. Celui qui méprise son pouvoir dans ces cas particuliers reste dans son péché.

7.   Dieu ne remet la coulpe à personne sans l'humilier, l'abaisser devant un prêtre, son représentant.


8.   Les canons pénitentiels ne s'appliquent qu'aux vivants ; et d'après eux, rien ne doit être imposé aux morts.

9.   Voilà pourquoi le pape agit selon le Saint-Esprit en exceptant toujours dans ses décrets l'article de la mort et celui de la nécessité.

10.          Les prêtres qui, à l'article de la mort, réservent pour le Purgatoire les canons pénitentiels, agissent mal et d'une façon inintelligente.

11.          La transformation des peines canoniques en peines du Purgatoire est une ivraie semée certainement pendant que les évêques dormaient.

12.          Jadis les peines canoniques étaient imposées non après, mais avant l'absolution, comme une épreuve de la véritable contrition.

13.          La mort délie de tout ; les mourants sont déjà morts aux lois canoniques, et celles-ci ne les atteignent plus.

14.          Une piété incomplète, un amour imparfait donnent nécessairement une grande crainte au mourant. Plus l'amour est petit, plus grande est la terreur.

15.          Cette crainte, cette épouvante suffit déjà, sans parler des autres peines, à constituer la peine du Purgatoire, car elle approche le plus de l'horreur du désespoir.

16.          Il semble qu'entre l'Enfer, le Purgatoire et le Ciel il y ait la même différence qu'entre le désespoir, le quasi-désespoir et la sécurité.

17.          Il semble que chez les âmes du Purgatoire l'Amour doive grandir à mesure que l'horreur diminue.

18.          Il ne paraît pas qu'on puisse prouver par des raisons, ou par les Ecritures que les âmes du Purgatoire soient hors d'état de rien mériter ou de croître dans la charité.

19.          Il n'est pas prouvé non plus que toutes les âmes du Purgatoire soient parfaitement assurées de leur béatitude, bien que nous-mêmes nous en ayons une entière assurance.

20.          Donc, par la rémission plénière de toutes les peines, le Pape n'entend parler que de celles qu'il a imposées lui-même, et non pas toutes les peines en général.

21.          C'est pourquoi les prédicateurs des Indulgences se trompent quand ils disent que les indulgences du Pape délivrent l'homme de toutes les peines et le sauvent.

22.          Car le Pape ne saurait remettre aux âmes du Purgatoire d'autres peines que celles qu'elles auraient dû souffrir dans cette vie en vertu des canons.

23.          Si la remise entière de toutes les peines peut jamais être accordée, ce ne saurait être qu'en faveur des plus parfaits, c'est-à-dire du plus petit nombre.

24.          Ainsi cette magnifique et universelle promesse de la rémission de toutes les peines accordées à tous sans distinction, trompe nécessairement la majeure partie du peuple.

25.          Le même pouvoir que le Pape peut avoir, en général, sur le Purgatoire, chaque évêque le possède en particulier dans son diocèse, chaque pasteur dans sa paroisse.

26.          Le Pape fait très bien de ne pas donner aux âmes le pardon en vertu du pouvoir des clefs qu'il n'a pas , mais de le donner par le mode de suffrage.

27.          Ils prêchent des inventions humaines, ceux qui prétendent qu'aussitôt que l'argent résonne dans leur caisse, l'âme s'envole du Purgatoire.

28.          Ce qui est certain, c'est qu'aussitôt que l'argent résonne, l'avarice et la rapacité grandissent. Quant au suffrage de l'Eglise, il dépend uniquement de la bonne volonté de Dieu.

29.          Qui sait si toutes les âmes du Purgatoire désirent être délivrées, témoin de ce qu'on rapporte de Saint Séverin et de Saint Paul Pascal.


30.          Nul n'est certain de la vérité de sa contrition ; encore moins peut-on l'être de l'entière rémission.

31.          Il est aussi rare de trouver un homme qui achète une vraie indulgence qu'un homme vraiment pénitent.

32.          Ils seront éternellement damnés avec ceux qui les enseignent, ceux qui pensent que des lettres d'indulgences leur assurent le salut.

33.          On ne saurait trop se garder de ces hommes qui disent que les indulgences du Pape sont le don inestimable de Dieu par lequel l'homme est réconcilié avec lui.

34.          Car ces grâces des indulgences ne s'appliquent qu'aux peines de la satisfaction sacramentelle établies par les hommes.

35.          Ils prêchent une doctrine antichrétienne ceux qui enseignent que pour le rachat des âmes du Purgatoire ou pour obtenir un billet de confession, la contrition n'est pas nécessaire.

36.          Tout chrétien vraiment contrit a droit à la rémission entière de la peine et du péché, même sans lettre d'indulgences.

37.          Tout vrai chrétien, vivant ou mort, participe à tous les biens de Christ et de l'Eglise, par la grâce de Dieu, et sans lettres d'indulgences.

38.          Néanmoins il ne faut pas mépriser la grâce que le Pape dispense ; car elle est, comme je l'ai dit, une déclaration du pardon de Dieu.

39.          C'est une chose extraordinairement difficile, même pour les plus habiles théologiens, d'exalter en même temps devant le peuple la puissance des indulgences et la nécessité de la contrition.

40.          La vraie contrition recherche et aime les peines ; l'indulgence, par sa largeur, en débarrasse, et à l'occasion, les fait haïr.

41.          Il faut prêcher avec prudence les indulgences du Pape, afin que le peuple ne vienne pas à s'imaginer qu'elles sont préférables aux bonnes oeuvres de la charité.

42.          Il faut enseigner aux chrétiens que dans l'intention du Pape, l'achat des indulgences ne saurait être comparé en aucune manière aux oeuvres de miséricorde.

43.          Il faut enseigner aux chrétiens que celui qui donne aux pauvres ou prête aux nécessiteux fait mieux que s'il achetait des indulgences.

44.          Car par l'exercice même de la charité, la charité grandit et l'homme devient meilleur. Les indulgences au contraire n'améliorent pas ; elles ne font qu'affranchir de la peine.

45.          Il faut enseigner aux chrétiens que celui qui voyant son prochain dans l'indigence, le délaisse pour acheter des indulgences, ne s'achète pas l'indulgence du Pape mais l'indignation de Dieu.

46.          Il faut enseigner aux chrétiens qu'à moins d'avoir des richesses superflues, leur devoir est d'appliquer ce qu'ils ont aux besoins de leur maison plutôt que de le prodiguer à l'achat des indulgences.

47.          Il faut enseigner aux chrétiens que l'achat des indulgences est une chose libre, non commandée.

48.          Il faut enseigner aux chrétiens que le Pape ayant plus besoin de prières que d'argent demande, en distribuant ses indulgences plutôt de ferventes prières que de l'argent.

49.          Il faut enseigner aux chrétiens que les indulgences du Pape sont bonnes s'ils ne s'y confient pas, mais des plus funestes, si par elles, ils perdent la crainte de Dieu.

50.          Il faut enseigner aux chrétiens que si le Pape connaissait les exactions des prédicateurs d'indulgences, il préfèrerait voir la basilique de Saint-Pierre réduite en cendres plutôt qu'édifiée avec la chair, le sang, les os de ses brebis.

51.          Il faut enseigner aux chrétiens que le Pape, fidèle à son devoir, distribuerait tout son bien et vendrait au besoin l'Eglise de Saint-Pierre pour la plupart de ceux auxquels certains prédicateurs d'indulgences enlèvent leur argent.

52.          Il est chimérique de se confier aux indulgences pour le salut, quand même le commissaire du Pape ou le Pape lui-même y mettraient leur âme en gage.

53.          Ce sont des ennemis de Christ et du Pape, ceux qui à cause de la prédication des indulgences interdisent dans les autres églises la prédication de la parole de Dieu.

54.          C'est faire injure à la Parole de Dieu que d'employer dans un sermon autant et même plus de temps à prêcher les indulgences qu'à annoncer cette Parole.

55.          Voici quelle doit être nécessairement la pensée du Pape ; si l'on accorde aux indulgences qui sont moindres, une cloche, un honneur, une cérémonie, il faut célébrer l'Evangile qui est plus grand, avec cent cloches, cent honneurs, cent cérémonies.

56.          Les trésors de l'Eglise, d'où le Pape tire ses indulgences, ne sont ni suffisamment définis, ni assez connus du peuple chrétien.

57.          Ces trésors ne sont certes pas des biens temporels ; car loin de distribuer des biens temporels, les prédicateurs des indulgences en amassent plutôt.

58.          Ce ne sont pas non plus les mérites de Christ et des saints ; car ceux-ci, sans le Pape, mettent la grâce dans l'homme intérieur, et la croix, la mort et l'enfer dans l'homme intérieur.

59.          Saint Laurent a dit que les trésors de l'Eglise sont ses pauvres. En cela il a parlé le langage de son époque.

60.          Nous disons sans témérité que ces trésors, ce sont les clefs données à l'Eglise par les mérites du Christ.

61.          Il est clair en effet que pour la remise des peines et des cas réservés, le pouvoir du Pape est insuffisant.

62.          Le véritable trésor de l'Eglise, c'est le très-saint Evangile de la gloire et de la grâce de Dieu.

63.          Mais ce trésor est avec raison un objet de haine car par lui les premiers deviennent les derniers.

64.          Le trésor des indulgences est avec raison recherché ; car par lui les derniers deviennent les premiers.

65.          Les trésors de l'Evangile sont des filets au moyen desquels on pêchait jadis des hommes adonnés aux richesses.

66.          Les trésors des indulgences sont des filets avec lesquels on pêche maintenant les richesses des hommes.

67.          Les indulgences dont les prédicateurs vantent et exaltent les mérites ont le très grand mérite de rapporter de l'argent.

68.          Les grâces qu'elles donnent sont misérables si on les compare à la grâce de Dieu et à la piété de la croix.


69.          Le devoir des évêques et des pasteurs est d'admettre avec respect les commissaires des indulgences apostoliques.

70.          Mais c'est bien plus encore leur devoir d'ouvrir leurs yeux et leurs oreilles, pour que ceux-ci ne prêchent pas leurs rêves à la place des ordres du Pape.

71.          Maudit soit celui qui parle contre la vérité des indulgences apostoliques.

72.          Mais béni soit celui qui s'inquiète de la licence et des paroles impudentes des prédicateurs d'indulgences.

73.          De même que le Pape excommunie justement ceux qui machinent contre ses indulgences,

74.          Il entend à plus forte raison excommunier ceux qui, sous prétexte de défendre les indulgences, machinent contre la sainte charité et contre la vérité.

75.          C'est du délire que d'exalter les indulgences du Pape jusqu'à prétendre qu'elles délieraient un homme qui, par impossible, aurait violé la mère de Dieu.

76.          Nous prétendons au contraire que, pour ce qui est de la coulpe, les indulgences ne peuvent pas même remettre le moindre des péchés véniels.

77.          Dire que Saint Pierre, s'il était Pape de nos jours, ne saurait donner des grâces plus grandes, c'est blasphémer contre Saint Pierre et contre le Pape.

78.          Nous disons au contraire que lui ou n'importe quel pape possède des grâces plus hautes, savoir : l'Evangile, les vertus, le don des guérisons, etc...(d'après 1 Cor. 12).

79.          Dire que la croix ornée des armes du Pape égale la croix du Christ, c'est un blasphème.

80.          Les évêques, les pasteurs, les théologiens qui laissent prononcer de telles paroles devant le peuple en rendront compte.

81.          Cette prédication imprudente des indulgences rend bien difficile aux hommes même les plus doctes, de défendre l'honneur du Pape contre les calomnies ou même contre les questions insidieuses des laïques.

82.          Pourquoi, disent-ils, pourquoi le Pape ne délivrent-ils pas d'un seul coup toutes les âmes du Purgatoire, pour les plus justes des motifs, par sainte charité, par compassion pour leurs souffrances, tandis qu'il en délivre à l'infini pour le motif le plus futile, pour un argent indigne, pour la construction de sa basilique ?

83.          Pourquoi laisse-t-il subsister les services et les anniversaires des morts ? Pourquoi ne rend-il pas ou ne permet-il pas qu'on reprenne les fondations établies en leur faveur, puisqu'il n'est pas juste de prier pour les rachetés.

84.          Et encore : quelle est cette nouvelle sainteté de Dieu et du Pape que, pour de l'argent, ils donnent à un impie, à un ennemi le pouvoir de délivrer une âme pieuse et aimée de Dieu, tandis qu'ils refusent de délivrer cette âme pieuse et aimée, par compassion pour ses souffrances, par amour et gratuitement ?

85.          Et encore : pourquoi les canons pénitentiels abrogés de droit et éteints par la mort se rachètent-ils encore pour de l'argent, par la vente d'une indulgence, comme s'ils étaient encore en vigueur ?

86.          Et encore : pourquoi le Pape n'édifie-t-il pas la basilique de Saint-Pierre de ses propres deniers, plutôt qu'avec l'argent des pauvres fidèles, puisque ses richesses sont aujourd'hui plus grandes que celles de l'homme le plus opulent ?

87.          Encore : pourquoi le Pape remet-il les péchés ou rend-il participants de sa grâce ceux qui par une contrition parfaite ont déjà obtenu une rémission plénière et la complète participation à ces grâces ?

88.          Encore : ne serait-il pas d'un plus grand avantage pour l'Eglise, si le Pape, au lieu de distribuer une seule fois ses indulgences et ses grâces, les distribuait cent fois par jour et à tout fidèle ?

89.          C'est pourquoi si par les indulgences le Pape cherche plus le salut des âmes que de l'argent, pourquoi suspend-il les lettres d'indulgences qu'il a données autrefois, puisque celles-ci ont même efficacité ?

90.          Vouloir soumettre par la violence ces arguments captieux des laïques, au lieu de les réfuter par de bonnes raisons, c'est exposer l'Eglise et le Pape à la risée des ennemis et c'est rendre les chrétiens malheureux.

91.          Si, par contre, on avait prêché les indulgences selon l'esprit et le sentiment du Pape, il serait facile de répondre à toutes ces objections ; elles n'auraient pas même été faites.

92.          Qu'ils disparaissent donc tous, ces prophètes qui disent au peuple de Christ : "Paix, paix" et il n'y a pas de paix !

93.          Bienvenus au contraire les prophètes qui disent au peuple de Christ : "Croix, croix" et il n'y a pas de croix !

94.          Il faut exhorter les chrétiens à s'appliquer à suivre Christ leur chef à travers les peines, la mort et l'enfer.

95.          Et à entrer au ciel par beaucoup de tribulations plutôt que de se reposer sur la sécurité d'une fausse paix.

 

Le 3 janvier 1521, la bulle Decet Romanum Pontificem est promulguée: le pape Léon X excommunie le théologien Martin Luther de l'Église catholique.

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