Michel Servet

10/09/2016 13:18

 

Michel Servet
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Michel Servet.

 
Nom de naissance Miguel Servet en espagnol
Naissance
Villanueva de SigenaRoyaume d'Aragon
Décès  (à 42 ans)
GenèveRépublique de Genève
Activité principale théologien catholique, médecin
Auteur
Langue d’écriture latinespagnolfrançaisgrec ancienhébreu
 
Signature de Michel Servet

 

Michel Servet (en espagnol Miguel Servet ou Serveto), né le 

 

 à Villanueva de Sigena dans leRoyaume d'Aragon et mort le 

 à Genève, est un théologien catholique et médecin espagnol. Le médecin découvre la circulation pulmonaire. Le théologien développe une théologie radicale refusant notamment ledogme de la Trinité, ce qui lui vaut une condamnation à mort par contumace par l'Inquisition catholique ainsi une arrestation, puis un jugement et une condamnation à mort pour hérésie à Genève, par le Conseil des Deux-Cents(futur Grand Conseil), à l'instigation de Jean Calvin qu'il avait attaqué. Il est brûlé vif le 

.

Sa vaste intelligence et sa soif de connaissances l'incitent à s'intéresser à toutes les branches du savoir, incluant la géographie et les mathématiques. Il compte au nombre des martyrs de la pensée.

 

***

MICHEL SERVET 
 
 
 
Le nom de Michel Servet est inséparable de celui de Calvin, et son bûcher est devenu un texte inépuisable d’accusations qui ont fait, aux yeux des masses ignorantes, du grand réformateur un inquisiteur dur, cruel, et sans entrailles. Trois siècles n’ont pas suffi pour rendre à ce grand serviteur de Dieu la justice qui lui est due. 
 
      Dans la biographie de Jean Le Clerc, de Caturce et de Louis Berquin, nous avons fait connaître la législation touchant les hérétiques, et raconté comment le protestantisme, qui répudia tant de mauvais enseignements de l’église romaine, n’eut pas la noble pensée de proclamer « que tout homme a le droit de servir Dieu selon sa conscience, et qu’à Lui seul appartient de se prononcer sur le sort de celui qui a le malheur de tomber dans l’hérésie » ; mais les principes de tolérance religieuse, qui sont entrés dans nos mœurs, n’auraient pas été compris aux jours de la réforme, et celui qui aurait osé déclarer que le magistrat civil n’a aucune puissance sur l’hérétique, aurait passé pour un impie. Qu’y a-t-il donc d’étonnant que les réformateurs aient cru de la meilleure foi du monde, qu’il leur était permis de venger les outrages faits à Dieu ? 
 
      Michel Servet naquit, vers 1511, à Villeneuve en Aragon, dans le diocèse de Lérida. Son père, qui le destinait à l’état ecclésiastique, changea de dessein et l’envoya, en 1528, étudier le droit à Toulouse, où il se lia avec des étudiants, probablement disciples du professeur Caturce, qui l’engagèrent à rompre avec Rome. Le jeune Espagnol se faisait distinguer par son amour pour l’étude et les progrès qu’il y faisait ; mais il portait dans ses recherches un esprit curieux et disputeur ; ce fut là la source de ses malheurs et de sa célébrité. 
 
    Entraîné par le mouvement religieux qui menaçait la papauté, il se joignit à ses adversaires, mais il ne tarda pas à être regardé comme un auxiliaire suspect à cause de ses interprétations téméraires des livres saints. En 1530, à son retour d’un voyage en Italie, où il assista au couronnement de Charles-Quint, nous le trouvons à Bâle, où il disputa, avec le réformateur Œcolampade, sur le dogme de la Trinité, qu’il voulait faire rayer du Credo des réformés ; Œcolampade, froissé de son orgueil et de son humeur querelleuse, se montra froid et réservé avec lui ; Servet, qui se croyait le grand réformateur de son siècle et voulait avoir un nom célèbre, fit imprimer, en 1531, à Haguenau, un livre, dans lequel il attaquait le dogme de la Trinité ; mais son écrit fut supprimé par l’autorité avant sa mise en vente. 
 
      Servet ne se découragea pas ; il fit paraître, l’année suivante, un autre écrit, dans lequel on voit percer les germes des théories qu’il développa plus tard ; cet écrit se répandit en Italie et en Allemagne, où il trouva de nombreux partisans, tant, hélas ! l’incrédulité est au fond de la nature humaine. 
 
      Tous les hommes pieux de cette époque furent scandalisés de l’audace de l’écrivain et ne voulurent plus avoir de communications avec lui. Servet, se voyant regardé comme un hérétique, quitta Strasbourg, changea son nom contre celui de Villeneuve et alla, vers 1534, étudier la médecine à Paris. Il fit de brillantes études ; cela aurait été un bonheur pour lui s’il n’avait voulu être que médecin, mais sa passion de la controverse le jeta au milieu des discussions religieuses et le signala à Calvin comme un dangereux novateur ; le réformateur lui fit proposer une conférence publique ; il refusa, on ne sait sous quel prétexte ; — ce fut un malheur ; peut-être Calvin, avec son esprit exact et sa raison supérieure, l’aurait retenu sur le bord du précipice, au fond duquel il tomba. 
 
     Ses études terminées, Servet alla à Lyon pour y exercer la médecine ; il lui arriva ce qui arrive presque toujours à ceux de son art, la clientèle se fit attendre ; pressé par le besoin, il entra dans une imprimerie comme correcteur d’épreuves et se livra à des travaux littéraires. En 1537, il retourna à Paris et y enseigna, avec un grand succès, la géographie, les mathématiques et l’absurde science de l’astrologie, au moyen de laquelle on croit pouvoir lire dans les cieux ce qui se passe sur la terre. 
 
      La Sorbonne, qui crut voir des hérésies dans les enseignements de Servet, le fit condamner par le parlement. L’Espagnol prit la fuite et se cacha à Charley, près de Lyon, où il fit de la médecine pour vivre et de la théologie pour se distraire. En 1540, il alla à Vienne, en Dauphiné, où résidait l’archevêque Paumier, son protecteur. 
 
      Depuis quelques années, Servet vivait paisible et tranquille, quand son amour de la gloire et sa manie des disputes lui firent croire qu’il était appelé à corriger l’œuvre des réformateurs et à restituer au monde le christianisme altéré, à ses yeux, par les catholiques et par les protestants. Comme, à cette époque, Calvin était le chef des reformés français, il pensa qu’il aurait remporté une grande victoire le jour où il l’aurait rangé à ses idées ; il lui envoya donc le plan du grand ouvrage qu’il méditait. Calvin, qui surpassait Servet en science théologique, fut effrayé de ses idées téméraires et refusa de correspondre avec lui. Repoussé par le réformateur, il résolut d’agir seul, et fit imprimer secrètement son trop célèbre ouvrage, la Restitution du Christianisme. 
 
      Un exemplaire de ce livre parvint entre les mains d’un réfugié lyonnais, nommé Guillaume de Trie, résidant à Genève ; sa lecture l’ayant scandalisé, il envoya la première feuille du livre à un de ses parents de Lyon, en lui disant, dans la lettre qu’il lui écrivait, « qu’il était étonné que les catholiques laissent publier impunément de tels blasphèmes » ; il lui désignait, pour auteur, le médecin pratiquant à Vienne, sous le nom de Villeneuve. 
 
    Le Lyonnais transmit à l’inquisiteur du diocèse les renseignements de de Trie. Servet fut arrêté et nia avoir écrit la Restitution du Christianisme ; mais, placé en face de son ouvrage, il fut contraint de s’en reconnaître l’auteur. Pendant qu’un tribunal, composé moitié de prêtres, moitié de laïques, instruisait son procès, il trouva, grâce à ses nombreux amis, moyen de s’évader. Son procès, néanmoins, se continua, et il fut condamné, le 17 juin 1553, à être brûlé. Le même jour, son effigie et un ballot d’exemplaires de son livre furent livrés aux flammes par le bourreau, sur la place publique de Vienne. 
 
      Échappé de sa prison, le condamné se demanda de quel coté il dirigerait ses pas ; il se décida pour Genève, où il comptait beaucoup de partisans parmi les Libertins. Ce fut un malheur pour lui et pour la réforme, car il devait y rencontrer Calvin, qui, indigné de ses audacieuses attaques contre le christianisme, avait dit, six ans auparavant : « S’il vient à Genève, il n’en sortira pas vivant, à moins que mon autorité ne soit méconnue. » 
 
      En arrivant à Genève, Servet se cacha ; il savait que les blasphémateurs du dogme de la Trinité y étaient punis de mort, comme à Vienne. Il ne put, cependant, se tenir longtemps caché ; il fut découvert, dénoncé aux magistrats et arrêté le 13 août 1553. 
 
     Au moment où cette arrestation eut lieu, la ville de Genève était agitée et menacée, dans ses libertés, par les Libertins, qui voulaient régner en maîtres et refusaient de se soumettre, comme les citoyens sages et pieux, au code ecclésiastique de Calvin. L’arrestation de Servet vint donc compliquer la position déjà si difficile du réformateur ; mais il n’hésita pas. Cet homme, timide par nature, frêle de corps, déployait une énergie indomptable dans toutes les occasions où il croyait accomplir un devoir. Le procès de Servet commença …  Naturellement, les Libertins prirent la défense de l’accusé et crièrent à l’injustice. Si on veut bien se pénétrer de la législation qui régnait à Genève, et des périls journaliers qui la menaçaient, on comprendra l’attitude de Calvin, qui fut, il ne le nia jamais, l’instigateur de l’arrestation du médecin espagnol. Pouvait-il faire autrement ? Lui était-il permis à lui, qui voulait moraliser Genève, de laisser Servet propager ses doctrines subversives de tout ordre moral et religieux ? Qu’aurait dit la papauté en présence d’une telle faiblesse, si ce n’est que la réforme était indifférente en matière de doctrine et qu’elle prenait sous sa protection les incrédules et les impies ? Calvin fut malheureusement trop fidèle à l’esprit de son siècle, et lui en faire un crime aujourd’hui, c’est méconnaître complètement son époque, qui ne comprenait pas ce que nous concevons si bien aujourd’hui : « que tout homme a le droit de croire ce qu’il veut, et que nul ne peut attenter à sa liberté, tant que, dans sa conduite, il ne se met pas en révolte ouverte contre le code pénal de son pays. » 
 
     Les juges chargés d’instruire le procès de Servet constatèrent sa culpabilité ; cependant les Libertins faisaient des efforts inouïs pour le faire acquitter ; guidés en cela moins encore par le désir de délivrer l’accusé que pour battre en brèche l’autorité de Calvin, ils prétendaient que Servet n’avait rien écrit de répréhensible. Le réformateur, averti, heure par heure, de leurs menées, fut présent plusieurs fois aux interrogatoires et maintint, avec une grande force de raisonnement, la culpabilité de l’accusé. Celui-ci ne manqua ni d’habileté ni d’esprit ; s’il avait eu un adversaire moins capable que le réformateur, il aurait pu, à l’aide de ses partisans, se retirer sain et sauf des mains de ses juges. Nous ne pouvons raconter en détail 1’immense et triste procédure de cette affaire, pendant laquelle le médecin espagnol passa souvent de l’abattement à l’espérance et de l’espérance à l’abattement. Le conseil, voyant que les juges ne prenaient pas une décision, arrêta, le 20 août, que l’affaire serait portée devant lui ; avant de se prononcer, il décida qu’on écrirait aux magistrats de Berne, de Bâle, de Zurich et de Schaffhouse, pour avoir leur avis ; en cela il fit sagement et montra qu’il ne voulait pas agir à la légère, quoique c’était à l’instigation de Calvin qu’il avait décidé de s’occuper de cette grave affaire ; mais, en attendant la réponse des magistrats et des pasteurs, il voulut connaître, par lui-même, le fond du procès, et savoir si l’accusé était réellement un malheureux hérétique ou une victime des haines dogmatiques ; il procéda donc à des interrogatoires longs, minutieux, et mit, plusieurs fois, Servet en présence de Calvin, qui, avec sa logique pressante et serrée, démontra qu’il était un impie et un blasphémateur. 
 
      Pendant la procédure, un incident assez remarquable eut lieu. Le petit conseil écrivit au tribunal de Valence, qui avait condamné Servet à être brûlé, pour lui demander des renseignements ; le 31 août, la réponse arriva, le procureur du roi refusa la communication et demanda que l’accusé lui soit renvoyé. Le petit conseil, qui avait fait acte d’autorité plus que de légalité, en évoquant à lui l’affaire de Servet, proposa à ce dernier le choix d’être envoyé à Vienne ou d’être jugé à Genève. 
 
      Le prisonnier, en entendant cette proposition, fondit en larmes et, se jetant aux genoux des MM. du conseil, les supplia de ne pas l’envoyer à une mort certaine. Ils retinrent l’affaire mais toujours défiants d’eux-mêmes, et craignant surtout de commettre un acte d’iniquité, ils résolurent de consulter les principales églises de la Suisse. 
 
     Calvin était extrêmement abattu ; le conseil ne se hâtait pas de condamner l’hérétique, dont le crime était si patent ; tout autre à sa place aurait perdu courage, mais comme, dans la condamnation de Servet, il ne poursuivait pas l’homme, mais l’hérétique, et que, dans son ardente bonne foi, il se croyait le vengeur de la cause de Dieu, il reprenait courage et luttait avec une ardeur inouïe contre la faction des Libertins qui attendaient leur triomphe de l’acquittement de Servet. Ce fut au milieu de ces luttes judiciaires qu’avait eu lieu l’excommunication de Berthelier  {1}. 
 
      L’accusé crut un moment sortir sain et sauf des mains de ses juges ; mais il perdit tout espoir, quand de tous les points de la Suisse les magistrats et les églises, par l’organe de leurs principaux pasteurs, écrivirent à ces MM. du conseil « que le crime de l’accusé était patent et qu’il était digne de mort. » Leurs lettres étaient pleines de témoignages d’affection et d’estime pour Calvin et ses collègues. 
 
      « Le récit de ton messager, » lui écrit Bullinger, « de Zurich m’a rendu triste et inquiet ; n’abandonne pas, je t’en prie, une église qui renferme tant d’hommes excellents ; reste, le Seigneur ne t’abandonnera pas ; il offre au conseil de Genève une bien favorable occasion de se laver de la souillure de l’hérésie, en livrant entre ses mains l’Espagnol Servet. Si l’on condamnait cet impudent blasphémateur, le monde entier déclarerait que les Genevois ont horreur des impies et qu’ils maintiennent la gloire de la Majesté divine ; toutefois, lors même qu’ils n’agiraient pas ainsi, tu ne dois point, en quittant cette église, l’exposer à de nouveaux malheurs. » 
 
      De Berne, les pasteurs écrivaient à leurs collègues de Genève : « Nous prions que Dieu vous donne un esprit de prudence et de force, afin que vous mettiez votre église à l’abri de cette peste (les enseignements de Servet). » 
 
      Les magistrats bernois, à leur tour, exhortaient le conseil genevois à faire disparaître ce fléau, afin que leur territoire n’en soit pas infecté. 
 
    La ville de Schaffhouse ne doutait pas qu’on ne réprime la tentative de Servet, afin que ses blasphèmes ne rongent pas comme une gangrène l’Église du Christ. « Employer de longs raisonnements à détruire ses erreurs, ajoutait-elle, ce serait délirer avec un fou. » 
 
      De tous les cotés arrivaient des lettres, et toutes, sans exception, elles exhortaient le conseil à user de rigueur contre l’Espagnol. 
 
      En présence d’une telle unanimité, le conseil trouvait sa ligne de conduite toute tracée ; néanmoins, on ne pouvait encore, tout en croyant à une condamnation, connaître quelle serait sa nature ; depuis quelque temps, l’intérêt porté au condamné s’était affaibli, et la manière dont il s’était comporté pendant les débats n’avait pas contribué à l’accroître. Il n’avait montré ni la dignité ni le courage d’un martyr. Il fallait cependant que le procès eut une issue ; le conseil se réunit en assemblée solennelle, le 26 octobre ; Amied Perrin, l’ennemi de Calvin et le protecteur de Servet, le présidait. La séance fut longue, orageuse, et, malgré les efforts de son président, la majorité des juges, qui sentait que l’acquittement de l’accusé entraînerait l’exil de Calvin et mettrait en péril la république, prononça contre lui la peine de mort. 
 
      Cet arrêt, qui aujourd’hui nous semble inique, atroce, sauva Genève. Servet acquitté, les Libertins étaient les maîtres, et la ville, retirée du joug des prêtres par l’énergie de son réformateur, y serait retombée par l’immoralité, dans laquelle elle se serait perdue sous la direction d’hommes impies, athées, prêts à vendre, comme le fit Amied Perrin, leur patrie à l’étranger. 
 
      Servet attendait, en prison, l’issue de son procès. La mobilité de son imagination lui faisait croire à un acquittement ou tout au moins à une peine très légère. — Quand il apprit la fatale nouvelle, il fut atterré et eut comme la tête perdue, il hurlait, criait, riait ; cependant, il reprit peu à peu ses sens, et, en présence de la mort qui l’attendait, il parut doux et soumis. Farel était présent quand le condamné apprit l’arrêt qui le frappait. Le vénérable vieillard s’efforça de le calmer ; mais Servet, toujours dominé par son esprit disputeur, lui demanda de lui montrer un passage de la Bible, dans lequel la Trinité était enseignée ; Farel ouvrit la Bible et lui en indiqua plusieurs. 
 
   Sur le conseil que lui en donna Farel, Calvin consentit à avoir une entrevue avec Servet. Le réformateur. accompagné de deux conseillers, se rendit auprès du condamné ; l’un d’eux lui demanda ce qu’il avait à dire à Calvin. 
 
      « Solliciter mon pardon, lui répondit Servet. » 
 
      — « Je proteste, lui dit le réformateur, que je n’ai jamais poursuivi contre toi aucune injure particulière ; tu dois te souvenir qu’il y a plus de seize ans que je ne me suis pas épargné de te gagner à notre Seigneur, et, si tu avais été raisonnable, je me serais employé à te réconcilier avec tous les bons serviteurs de Dieu ; tu as fui alors la lutte et je n’ai pas cessé, cependant, de t’exhorter par lettres ; mais tout a été inutile, tu as jeté contre moi, je ne sais quelle rage plutôt que colère ; du reste, je laisse là ce qui concerne ma personne, pense plutôt à crier miséricorde à Dieu que tu as blasphémé en voulant effacer les trois personnes qui sont son essence, demande pardon au Fils que tu as défiguré et comme renié pour Sauveur. » 
 
      Servet, qui, jusqu’à ce moment, s’était montré arrogant et haineux contre Calvin, se montra modeste et doux, mais ne renia pas ses erreurs ; car l’infortuné en était venu, d’égarement en égarement, jusqu’à nier un Dieu personnel ; il croyait que Dieu est tout ce qui est et que tout ce qui est, est Dieu. 
 
      Le 27 octobre 1553, Servet fut conduit, de sa prison, devant le perron de l’hôtel de ville, où le syndic lui lut sa sentence, qui se terminait par ces mots : « Toi, Michel Servet, nous te condamnons à être lié et mené au lieu du Champel, où tu seras attaché à un pilori ; tu y seras brûlé vif, avec ton livre, jusqu’à ce que ton corps soit réduit en cendres, et ainsi tu finiras tes jours pour donner exemple aux autres qui voudront agir comme toi. » 
 
    A l’ouïe de ces terribles paroles, le malheureux condamné poussa un cri d’effroi : « J’ai erré, s’écria-t-il, par ignorance, j’ai voulu toujours suivre l’Écriture …  épargnez-moi et infligez-moi un châtiment moins rude. 
 
      — Avouez votre faute, lui dit Farel, confessez vos erreurs, témoignez-en de l’horreur, et vous obtiendrez grâce. » 
 
      Servet, qui n’avait pas montré jusque-là de courage, releva fièrement la tête : « Je ne me rétracterai pas, répondit-il au réformateur, je prierai Dieu qu’il pardonne à mes accusateurs. » 
 
      Farel, indigné de sa persistance dans ses erreurs, lui dit : « Si tu t’obstines à soutenir ton innocence, je ne t’accompagnerai pas jusqu’au bûcher. » 
 
      Servet ne lui répondit que par son silence. 
 
      Le lugubre cortège, suivi d’une foule immense, se mit en marche ; il traversa la place du bourg du Four et, montant la rue Saint-Antoine, il sortit par la porte du même nom. Farel, qui accompagnait Servet, le supplia encore une fois, mais en vain, de renoncer à ses erreurs. « Je n’ai rien à rétracter, » lui répondit le condamné. 
 
   À quelques minutes de distance de la ville, du côté du sud-est, se dresse une colline, du sommet de laquelle les regards embrassent un délicieux panorama. Tout autour ce ne sont que riants coteaux, belles et vastes campagnes, qui font un contraste frappant avec la vieille Genève, avec ses maisons entassées et son vieux clocher de Saint-Pierre ; au couchant se dressent, comme une muraille gigantesque les rochers de la Cluse, aux flancs desquels les Français ont bâti un fort, qui menace plus la Suisse qu’il ne les défend ; au levant se dressent le grand et le petit Salève, l’un et l’autre nus et arides, comme pour faire mieux ressortir la verdure qui s’étend de la gracieuse plaine de Plain-Palais jusqu’à leurs pieds ; au nord, l’œil s’arrête sur la vue éblouissante du lac, encadré dans la chaîne du Jura et les premiers contreforts des Alpes ; à l’ouest, enfin, l’Arve joint ses eaux glacées aux eaux bleues et limpides du Rhône, qui se précipite, comme un torrent, vers Lyon. La colline, du haut de laquelle on peut contempler ces contrastes, c’est Champel sur son sommet était dressé un échafaud  {2}. 
 
      Quand Servet arriva sur la fatale plate-forme, le bourreau était prêt ; mais avant qu’on lui livre sa victime, Farel invite l’hérétique à solliciter les prières des assistants ; il ne s’y refuse pas. Il se fait alors un silence solennel, pendant lequel des milliers de prières montent vers le ciel pour lui ; un moment après, le bourreau le lie avec des chaînes de fer à un pieu, qui se dresse au milieu des fagots ; son livre, la cause de sa condamnation, est attaché à ses reins, comme un témoin de sa culpabilité ; hélas ! rien ne manque à la lugubre mise en scène ; une couronne de feuillage enduit de soufre est posée sur sa tête : un inquisiteur espagnol n’aurait pas mieux fait. Tout à coup, le bourreau approche sa torche du bûcher. À la vue de la flamme qui brille, l’infortuné Servet pousse un cri perçant, qui fait tressaillir d’effroi les assistants. Quelques moments après, tout était fini, et du condamné il ne restait que des cendres et un nom lugubrement célèbre, dont les ennemis de la réforme se sont emparés pour la flétrir. 
 
    Nous ne voulons, ni ne pouvons, nous constituer l’apologiste de la mort de Servet ; mais nous ne comprenons pas le clergé romain, qui reproche à Calvin d’avoir consenti à la mort d’un homme qu’il avait condamné lui-même à être brûlé, et qu’il aurait livré à ses bourreaux, s’il ne s’était pas échappé de ses mains, ou si les magistrats de Genève avaient voulu le lui rendre. Son histoire n’est-elle pas, trait pour trait, celle du pharisien qui voit la paille dans l’œil de son frère et ne voit pas la poutre qui est dans le sien. Oh ! égarement de l’esprit humain ; Rome, qui a couvert le monde de ses bûchers, reproche à la réforme son bûcher de Champel ! ne dirait-on pas un vieux forçât, endurci dans le crime, qui tance un jeune coupable pour sa première faute ; non, non, elle n’a pas le droit de nous jeter la pierre, puisque nous n’avons fait que ce qu’elle aurait fait sans nous ; mais à nous le devoir de déplorer hautement un acte qui fut moins le crime de nos ancêtres que la faute de l’Église dont ils se séparèrent, et qui leur avait appris à brûler les hérétiques. Le crime doit retomber sur elle, puisque, à l’école du temps et de l’expérience, elle n’a pas appris à renier comme nous ce qu’il y a de honteux et de sanglant dans son passé. 
 
      Quant à Calvin, ses ennemis auront beau faire ; ils ne pourront noircir sa mémoire, et, si les flammes du bûcher de Champel jettent une sinistre lueur sur sa vie, les hommes droits et consciencieux, qui savent que Mélanchthon, Théodore de Bèze et tous les grands hommes du protestantisme le félicitèrent de la mort de Servet, feront retomber sur son siècle une faute, qui ne fut pas la .sienne, et qu’il n’aurait pas commise, s’il avait, comme nous, cru « qu’à Dieu seul appartient le droit de frapper l’hérétique » 
 
Notes 
 
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{1} voir biographie de Calvin. 
{2} Procès de Michel Servet Genève, 1553, par Albert Rilliet ; ce vivant et consciencieux écrit nous a fourni beaucoup de matériaux pour notre biographie. 
 

 

 

 

 

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